Scène
Acte I, Scène première
Par Jean Racine
La pièce s’ouvre avant le jour, dans l’antichambre de Néron. Agrippine veille à la porte de son fils, contre l’avis d’Albine, sa confidente. Elle attend son réveil pour lui demander compte de Junie, que des soldats ont enlevée dans la nuit.
L’exposition passe entièrement par un désaccord : Albine voit trois ans de bon règne, Agrippine y lit les prémices d’une tyrannie. C’est une mère qui a fait un empereur et qui sent son ouvrage lui échapper. Le risque est de jouer d’emblée la furie ; ici Agrippine analyse encore, et l’inquiétude doit précéder la colère.
39 répliques en alexandrins, portées aux trois quarts par Agrippine. Les grandes tirades — le portrait de Néron, le souvenir du trône dont il l’a écartée — se retiennent par leur logique d’argumentation plus que par leurs images. Scène de travail classique pour une comédienne d’expérience, et morceau fréquent à l’oral de français sur l’exposition tragique.
Chapitre : Acte I
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Quoi ! tandis que Néron s’abandonne au sommeil, Faut-il que vous veniez attendre son réveil ? Qu’errant dans le palais, sans suite et sans escorte, La mère de César veille seule à sa porte ?
Madame, retournez dans votre appartement.
Albine, il ne faut pas s’éloigner un moment. Je veux l’attendre ici : les chagrins qu’il me cause M’occuperont assez tout le temps qu’il repose.
Tout ce que j’ai prédit n’est que trop assuré : Contre Britannicus Néron s’est déclaré. L’impatient Néron cesse de se contraindre ; Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. Britannicus le gêne, Albine ;
et chaque jour Je sens que je deviens importune à mon tour.
Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu’il respire. Qui l’avez appelé de si loin à l’empire ? Vous qui, déshéritant le fils de Claudius, Avez nommé César l’heureux Domitius ?
Tout lui parle, madame, en faveur d’Agrippine : Il vous doit son amour.
Il vous doit son amour. Il me le doit, Albine : Tout, s’il est généreux, lui prescrit cette loi ; Mais tout, s’il est ingrat, lui parle contre moi.
S’il est ingrat, madame ? Ah ! toute sa conduite Marque dans son devoir une âme trop instruite. Depuis trois ans entiers, qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?
Rome, depuis trois ans par ses soins gouvernée, Au temps de ses consuls croit être retournée : Il la gouverne en père. Enfin Néron naissant A toutes les vertus d’Auguste vieillissant.
Non, non ; mon intérêt ne me rend point injuste : Il commence, il est vrai, par où finit Auguste ; Mais crains que, l’avenir détruisant le passé, Il ne finisse ainsi qu’Auguste a commencé.
Il se déguise en vain : je lis sur son visage Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage ; Il mêle avec l’orgueil qu’il a pris dans leur sang La fierté des Nérons qu’il puisa dans mon flanc.
Toujours la tyrannie a d’heureuses prémices : De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices ; Mais sa feinte bonté se tournant en fureur, Les délices de Rome en devinrent l’horreur.
Que m’importe, après tout, que Néron, plus fidèle, D’une longue vertu laisse un jour le modèle ? Ai-je mis dans sa main le timon de l’État Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ? Ah !
que de la patrie il soit, s’il veut, le père ; Mais qu’il songe un peu plus qu’Agrippine est sa mère. De quel nom cependant pouvons-nous appeler L’attentat que le jour vient de nous révéler ?
Il sait, car leur amour ne peut être ignorée, Que de Britannicus Junie est adorée : Et ce même Néron, que la vertu conduit, Fait enlever Junie au milieu de la nuit ! Que veut-il ?
Est-ce haine, est-ce amour qui l’inspire ? Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ; Ou plutôt n’est-ce point que sa malignité Punit sur eux l’appui que je leur ai prêté ?
Vous leur appui, madame ?
Vous leur appui, madame ? Arrête, chère Albine. Je sais que j’ai moi seule avancé leur ruine ; Que du trône, où le sang l’a dû faire monter, Britannicus par moi s’est vu précipiter.
Par moi seule, éloigné de l’hymen d’Octavie, Le frère de Junie abandonna la vie, Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux, Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux.
Néron jouit de tout : et moi, pour récompense, Il faut qu’entre eux et lui je tienne la balance, Afin que quelque jour, par une même loi, Britannicus la tienne entre mon fils et moi.
Quel dessein !
Quel dessein ! Je m’assure un port dans la tempête. Néron m’échappera, si ce frein ne l’arrête.
Mais prendre contre un fils tant de soins superflus !
Je le craindrais bientôt, s’il ne me craignait plus.
Une juste frayeur vous alarme peut-être. Mais si Néron pour vous n’est plus ce qu’il doit être, Du moins son changement ne vient pas jusqu’à nous, Et ce sont des secrets entre César et vous.
Quelques titres nouveaux que Rome lui défère, Néron n’en reçoit point qu’il ne donne à sa mère. Sa prodigue amitié ne se réserve rien : Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ;
À peine parle-t-on de la triste Octavie. Auguste votre aïeul honora moins Livie : Néron devant sa mère a permis le premier Qu’on portât les faisceaux couronnés de laurier. Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ?
Un peu moins de respect, et plus de confiance. Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit : Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit.
Non, non, le temps n’est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les vœux d’une cour qui l’adore ; Lorsqu’il se reposait sur moi de tout l’État ; Que mon ordre au palais assemblait le sénat ;
Et que derrière un voile, invisible et présente, J’étais de ce grand corps l’âme toute-puissante, Des volontés de Rome alors mal assuré, Néron de sa grandeur n’était point enivré.
Ce jour, ce triste jour, frappe encor ma mémoire, Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire, Quand les ambassadeurs de tant de rois divers Vinrent le reconnaître au nom de l’univers.
Sur son trône avec lui j’allais prendre ma place : J’ignore quel conseil prépara ma disgrâce ; Quoi qu’il en soit, Néron, d’aussi loin qu’il me vit, Laissa sur son visage éclater son dépit.
Mon cœur même en conçut un malheureux augure. L’ingrat, d’un faux respect colorant son injure, Se leva par avance ; et courant m’embrasser, Il m’écarta du trône où je m’allais placer.
Depuis ce coup fatal le pouvoir d’Agrippine Vers sa chute à grands pas chaque jour s’achemine. L’ombre seule m’en reste ; et l’on n’implore plus Que le nom de Sénèque, et l’appui de Burrhus.
Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue, Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ? Allez avec César vous éclaircir du moins.
César ne me voit plus, Albine, sans témoins : En public, à mon heure, on me donne audience. Sa réponse est dictée, et même son silence.
Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens, Présider l’un ou l’autre à tous nos entretiens. Mais je le poursuivrai d’autant plus qu’il m’évite : De son désordre, Albine, il faut que je profite.
J’entends du bruit ; on ouvre. Allons subitement Lui demander raison de cet enlèvement : Surprenons, s’il se peut, les secrets de son âme. Mais quoi ! déjà Burrhus sort de chez lui !