Scène
Acte III, Scène VII
Par Jean Racine
Junie s’est échappée pour prévenir Britannicus du danger. Il l’accueille par des reproches : il la croit passée du côté de Néron. Elle finit par lui dire ce qu’il ignorait — l’empereur écoutait leur premier entretien et lui avait ordonné de feindre.
Le mouvement va du soupçon à l’aveu, puis à la peur. La grande tirade de Junie dit ce qu’a coûté le silence : les regards évités, les soupirs interrompus, la crainte de trahir par un simple changement de visage. Elle raconte une souffrance déjà passée, ce qui interdit de la jouer comme si elle la découvrait. Britannicus tombe à ses genoux au moment précis où Néron approche.
24 répliques en alexandrins, avec des vers partagés et deux tirades développées pour Junie. C’est le grand duo amoureux de la pièce et le rôle féminin le plus complet à travailler. Souvent choisi en audition, en atelier comme en concours.
Chapitre : Acte III
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Retirez-vous, seigneur, et fuyez un courroux Que ma persévérance allume contre vous. Néron est irrité. Je me suis échappée Tandis qu’à l’arrêter sa mère est occupée.
Adieu, réservez-vous, sans blesser mon amour, Au plaisir de me voir justifier un jour. Votre image sans cesse est présente à mon âme : Rien ne l’en peut bannir.
Rien ne l’en peut bannir. Je vous entends, madame : Vous voulez que ma fuite assure vos désirs, Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs.
Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu’une joie inquiète. Eh bien, il faut partir !
Eh bien, il faut partir ! Seigneur, sans m’imputer…
Ah ! vous deviez du moins plus longtemps disputer. Je ne murmure point qu’une amitié commune Se range du parti que flatte la fortune ; Que l’éclat d’un empire ait pu vous éblouir ;
Qu’aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir ; Mais que, de ces grandeurs comme une autre occupée, Vous m’en ayez paru si longtemps détrompée ;
Non, je l’avoue encor, mon cœur désespéré Contre ce seul malheur n’était point préparé. J’ai vu sur ma ruine élever l’injustice ;
De mes persécutions j’ai vu le ciel complice : Tant d’horreurs n’avaient point épuisé son courroux, Madame ; il me restait d’être oublié de vous.
Dans un temps plus heureux, ma juste impatience Vous ferait repentir de votre défiance ; Mais Néron vous menace : en ce pressant danger, Seigneur, j’ai d’autres soins que de vous affliger.
Allez, rassurez-vous, et cessez de vous plaindre : Néron nous écoutait, et m’ordonnait de feindre.
Quoi ! le cruel…
Quoi ! le cruel… Témoin de tout notre entretien, D’un visage sévère examinait le mien, Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D’un geste confident de notre intelligence.
Néron nous écoutait, madame ! Mais, hélas ! Vos yeux auraient pu feindre, et ne m’abuser pas : Ils pouvaient me nommer l’auteur de cet outrage ! L’amour est-il muet, ou n’a-t-il qu’un langage ?
De quel trouble un regard pouvait me préserver ! Il fallait…
Il fallait… Il fallait me taire et vous sauver. Combien de fois, hélas ! puisqu’il faut vous le dire, Mon cœur de son désordre allait-il vous instruire !
De combien de soupirs interrompant le cours, Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours !
Quel tourment de se taire en voyant ce qu’on aime, De l’entendre gémir, de l’affliger soi-même, Lorsque par un regard on peut le consoler ! Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler ! Ah !
dans ce souvenir, inquiète, troublée, Je ne me sentais pas assez dissimulée : De mon front effrayé je craignais la pâleur ; Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur ;
Sans cesse il me semblait que Néron en colère Me venait reprocher trop de soin de vous plaire ; Je craignais mon amour vainement renfermé ; Enfin, j’aurais voulu n’avoir jamais aimé. Hélas !
pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre, Il n’est que trop instruit de mon cœur et du vôtre ! Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux : Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux.
De mille autres secrets j’aurais compte à vous rendre.
Ah ! n’en voilà que trop ; c’est trop me faire entendre, Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés Et savez-vous pour moi tout ce que vous quittez ? ((se jetant aux pieds de Junie.))
Que faites-vous ? Hélas ! votre rival s’approche.