Scène

Acte V, scène 2

Par Pierre Corneille

Le roi Tulle se déplace en personne chez le vieil Horace pour honorer le vainqueur et le consoler de ses morts. Valère prend alors la parole en accusateur public et demande justice pour la mort de la jeune fille ; l’accusé, appelé à se défendre, réclame au contraire la permission de mourir.

La scène est un procès. Trois discours s’y succèdent : la reconnaissance royale, le réquisitoire, puis une défense qui refuse de se défendre. L’enjeu, pour l’interprète du vainqueur, est de tenir une demande de mort qui soit un dernier acte d’orgueil et non un remords.

46 répliques en alexandrins, avec de très longues tirades de plaidoirie. C’est l’un des passages les plus lourds de la pièce à mémoriser. À réserver à un travail avancé, ou à découper en morceaux isolés pour le seul rôle de l’accusateur.

Chapitre : Acte V

LE VIEIL HORACE

Ah ! Sire, un tel honneur a trop d’excès pour moi ; Ce n’est point en ce lieu que je dois voir mon roi : Permettez qu’à genoux…

TULLE

Permettez qu’à genoux…Non, levez-vous, mon père : Je fais ce qu’en ma place un bon prince doit faire. 1445Un si rare service et si fort important Veut l’honneur le plus rare et le plus éclatant.

TULLE

Vous en aviez déjà sa parole pour gage ; Je ne l’ai pas voulu différer davantage.

TULLE

J’ai su par son rapport, et je n’en doutois pas, 1450Comme de vos deux fils vous portez le trépas, Et que déjà votre âme étant trop résolue, Ma consolation vous seroit superflue ;

TULLE

Mais je viens de savoir quel étrange malheur D’un fils victorieux a suivi la valeur, 1455Et que son trop d’amour pour la cause publique Par ses mains à son père ôte une fille unique.

TULLE

Ce coup est un peu rude à l’esprit le plus fort ; Et je doute comment vous portez cette mort.

LE VIEIL HORACE

Sire, avec déplaisir, mais avec patience.

TULLE

1460C’est l’effet vertueux de votre expérience.

TULLE

Beaucoup par un long âge ont appris comme vous Que le malheur succède au bonheur le plus doux : Peu savent comme vous s’appliquer ce remède, Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.

TULLE

1465Si vous pouvez trouver dans ma compassion Quelque soulagement pour votre affliction, Ainsi que votre mal sachez qu’elle est extrême, Et que je vous en plains autant que je vous aime.

VALÈRE

Sire, puisque le ciel entre les mains des rois 1470Dépose sa justice et la force des lois, Et que l’État demande aux princes légitimes Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, Souffrez qu’un bon sujet vous fasse souvenir Que vous plaignez beaucoup ce qu’il vous faut punir ;

VALÈRE

Souffrez…

LE VIEIL HORACE

1475Souffrez…Quoi ? Qu’on envoie un vainqueur au supplice ?

TULLE

Permettez qu’il achève, et je ferai justice : J’aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu. C’est par elle qu’un roi se fait un demi-dieu ;

TULLE

Et c’est dont je vous plains, qu’après un tel service 1480On puisse contre lui me demander justice.

VALÈRE

Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s’irritent ; S’il en reçoit beaucoup, ses hauts faits le méritent ;

VALÈRE

1485Ajoutez-y plutôt que d’en diminuer : Nous sommes tous encor prêts d’y contribuer ; Mais puisque d’un tel crime il s’est montré capable, Qu’il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.

VALÈRE

Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, 1490Si vous voulez régner, le reste des Romains : Il y va de la perte ou du salut du reste.

VALÈRE

La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste, Et les nœuds de l’hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, 1495Qu’il est peu de Romains que le parti contraire N’intéresse en la mort d’un gendre ou d’un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.

VALÈRE

Si c’est offenser Rome, et que l’heur de ses armes 1500L’autorise à punir ce crime de nos larmes, Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur, Et ne peut excuser cette douleur pressante Que la mort d’un amant jette au cœur d’une amante, 1505Quand près d’être éclairés du nuptial flambeau, Elle voit avec lui son espoir au tombeau ?

VALÈRE

Faisant triompher Rome, il se l’est asservie ; Il a sur nous un droit et de mort et de vie ; Et nos jours criminels ne pourront plus durer 1510Qu’autant qu’à sa clémence il plaira l’endurer.

VALÈRE

Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome Combien un pareil coup est indigne d’un homme ;

VALÈRE

Je pourrois demander qu’on mît devant vos yeux Ce grand et rare exploit d’un bras victorieux : 1515Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, D’un frère si cruel rejaillir au visage : Vous verriez des horreurs qu’on ne peut concevoir ;

VALÈRE

Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir ; Mais je hais ces moyens qui sentent l’artifice.

VALÈRE

1520Vous avez à demain remis le sacrifice : Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, D’une main parricide acceptent de l’encens ? Sur vous ce sacrilège attireroit sa peine ;

VALÈRE

Ne le considérez qu’en objet de leur haine, 1525Et croyez avec nous qu’en tous ses trois combats Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, Ont permis qu’aussitôt il en souillât la gloire, Et qu’un si grand courage, après ce noble effort, 1530Fût digne en même jour de triomphe et de mort.

VALÈRE

Sire, c’est ce qu’il faut que votre arrêt décide. En ce lieu Rome a vu le premier parricide ; La suite en est à craindre, et la haine des cieux : Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.

TULLE

Défendez-vous, Horace.

HORACE

1535Défendez-vous, Horace.À quoi bon me défendre ? Vous savez l’action, vous la venez d’entendre ; Ce que vous en croyez me doit être une loi.

HORACE

Sire, on se défend mal contre l’avis d’un roi, Et le plus innocent devient soudain coupable, 1540Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.

HORACE

C’est crime qu’envers lui se vouloir excuser : Notre sang est son bien, il en peut disposer ; Et c’est à nous de croire, alors qu’il en dispose, Qu’il ne s’en prive point sans une juste cause.

HORACE

1545Sire, prononcez donc, je suis prêt d’obéir ; D’autres aiment la vie, et je la dois haïr.

HORACE

Je ne reproche point à l’ardeur de Valère Qu’en amant de la sœur il accuse le frère : Mes vœux avec les siens conspirent aujourd’hui ; 1550Il demande ma mort, je la veux comme lui.

HORACE

Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu’à ce même but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.

HORACE

1555 Sire, c’est rarement qu’il s’offre une matière À montrer d’un grand cœur la vertu toute entière. Suivant l’occasion elle agit plus ou moins, Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.

HORACE

Le peuple, qui voit tout seulement par l’écorce, 1560S’attache à son effet pour juger de sa force ;

HORACE

Il veut que ses dehors gardent un même cours, Qu’ayant fait un miracle, elle en fasse toujours : Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente ;

HORACE

1565Il veut qu’on soit égal en tout temps, en tous lieux ;

HORACE

Il n’examine point si lors on pouvoit mieux, Ni que, s’il ne voit pas sans cesse une merveille, L’occasion est moindre, et la vertu pareille : Son injustice accable et détruit les grands noms ;

HORACE

1570L’honneur des premiers faits se perd par les seconds ; Et quand la renommée a passé l’ordinaire, Si l’on n’en veut déchoir, il faut ne plus rien faire. Je ne vanterai point les exploits de mon bras ;

HORACE

Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats : 1575Il est bien malaisé qu’un pareil les seconde, Qu’une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n’aillent au-dessous ;

HORACE

Si bien que pour laisser une illustre mémoire, 1580La mort seule aujourd’hui peut conserver ma gloire : Encor la falloit-il sitôt que j’eus vaincu, Puisque pour mon honneur j’ai déjà trop vécu.

HORACE

Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie ; 1585Et ma main auroit su déjà m’en garantir ;

HORACE

Mais sans votre congé mon sang n’ose sortir : Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre ; C’est vous le dérober qu’autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers ;

HORACE

1590Assez d’autres sans moi soutiendront vos lauriers ; Que Votre Majesté désormais m’en dispense ;

HORACE

Et si ce que j’ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur Je m’immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.

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