Scène
Acte III, scène 2
Par Pierre Corneille
Sabine interroge Julie, qui revient du camp. Le combat n’a pas eu lieu : les deux armées, saisies d’horreur devant ces parents qui allaient s’entretuer, ont séparé les champions, et le roi propose de consulter les dieux par un sacrifice.
Toute la scène tient sur un récit qui donne et reprend l’espoir. Julie raconte le murmure des camps, l’obstination des six combattants, l’intervention royale ; Sabine s’accroche à chaque bonne nouvelle. La comédienne qui rapporte doit tenir une narration longue et mouvementée sans laisser retomber l’attention.
21 répliques en alexandrins, dominées par les tirades de récit de Julie. La difficulté est celle de tout messager cornélien : retenir une chronologie précise et des retournements successifs. Scène recommandée pour travailler le récit rapporté, plus facile d’accès que les grands affrontements de la pièce.
Chapitre : Acte III
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765En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère, ou celle d’un époux ?
Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties, Et m’enviant l’horreur que j’aurois des vainqueurs, 770Pour tous tant qu’ils étoient demande-t-il mes pleurs ?
Quoi ? ce qui s’est passé, vous l’ignorez encore ?
Vous faut-il étonner de ce que je l’ignore, Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l’on fait une prison ? 775Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes ;
Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, Et par les désespoirs d’une chaste amitié, Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.
Il n’étoit pas besoin d’un si tendre spectacle : 780Leur vue à leur combat apporte assez d’obstacle.
Sitôt qu’ils ont paru prêts à se mesurer, On a dans les deux camps entendu murmurer : À voir de tels amis, des personnes si proches, Venir pour leur patrie aux mortelles approches, 785L’un s’émeut de pitié, l’autre est saisi d’horreur, L’autre d’un si grand zèle admire la fureur ;
Tel porte jusqu’aux cieux leur vertu sans égale, Et tel l’ose nommer sacrilège et brutale. Ces divers sentiments n’ont pourtant qu’une voix ; 790Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix ;
Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, On s’écrie, on s’avance, enfin on les sépare.
Que je vous dois d’encens, grands Dieux, qui m’exaucez !
Vous n’êtes pas, Sabine, encore où vous pensez : 795Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre ; Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d’un sort si triste on les veut garantir ;
Ces cruels généreux n’y peuvent consentir : La gloire de ce choix leur est si précieuse, 800Et charme tellement leur âme ambitieuse, Qu’alors qu’on les déplore ils s’estiment heureux, Et prennent pour affront la pitié qu’on a d’eux.
Le trouble des deux camps souille leur renommée ; Ils combattront plutôt et l’une et l’autre armée, 805Et mourront par les mains qui leur font d’autres lois, Que pas un d’eux renonce aux honneurs d’un tel choix.
Quoi ? dans leur dureté ces cœurs d’acier s’obstinent !
Oui, mais d’autre côté les deux camps se mutinent, Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, 810Demandent la bataille, ou d’autres combattants.
La présence des chefs à peine est respectée, Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée ; Le Roi même s’étonne ;
et pour dernier effort : « Puisque chacun, dit-il, s’échauffe en ce discord, 815Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.
Quel impie osera se prendre à leur vouloir, Lorsqu’en un sacrifice ils nous l’auront fait voir ? » Il se tait, et ces mots semblent être des charmes ; 820Même aux six combattants ils arrachent les armes ;
Et ce désir d’honneur qui leur ferme les yeux, Tout aveugle qu’il est, respecte encor les Dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l’avis de Tulle ;
Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, 825Dans l’une et l’autre armée on s’en fait une loi, Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. Le reste s’apprendra par la mort des victimes.
Les Dieux n’avoueront point un combat plein de crimes ; J’en espère beaucoup, puisqu’il est différé, 830Et je commence à voir ce que j’ai désiré.