Scène
Acte II, scène 1
Par Pierre Corneille
Rome a désigné ses champions : les trois fils de la maison d’Horace. Curiace vient en féliciter son futur beau-frère et le complimente longuement sur l’honneur fait aux siens, tout en avouant qu’il tremble désormais pour Albe.
Deux tempéraments se mesurent avant de se battre. Curiace enveloppe son inquiétude de politesse ; Horace répond par une profession de foi guerrière où la gloire vaut plus que la vie. Rien n’est encore su du choix albain, et c’est cette ignorance partagée qui rend la scène tenable : les comédiens jouent une amitié qui n’a pas encore basculé.
18 répliques en alexandrins, réparties en tirades assez amples. La mémorisation demande de distinguer deux discours très proches par la forme et opposés par le fond. Scène recommandée pour travailler l’opposition de caractères sans conflit ouvert, avant l’affrontement qui suivra.
Chapitre : Acte II
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Ainsi Rome n’a point séparé son estime ; Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime : Cette superbe ville en vos frères et vous 350Trouve les trois guerriers qu’elle préfère à tous ;
Et son illustre ardeur d’oser plus que les autres, D’une seule maison brave toutes les nôtres : Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains, Que hors les fils d’Horace il n’est point de Romains.
355Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire, Consacrer hautement leurs noms à la mémoire : Oui, l’honneur que reçoit la vôtre par ce choix, En pouvoit à bon titre immortaliser trois ;
Et puisque c’est chez vous que mon heur et ma flamme 360M’ont fait placer ma sœur et choisir une femme, Ce que je vais vous être et ce que je vous suis Me font y prendre part autant que je le puis ;
Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte : 365La guerre en tel éclat a mis votre valeur, Que je tremble pour Albe et prévois son malheur : Puisque vous combattez, sa perte est assurée ;
En vous faisant nommer, le destin l’a jurée. Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, 370Et me compte déjà pour un de vos sujets.
Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome, Voyant ceux qu’elle oublie, et les trois qu’elle nomme. C’est un aveuglement pour elle bien fatal, D’avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
375Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d’elle Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle ; Mais quoique ce combat me promette un cercueil, La gloire de ce choix m’enfle d’un juste orgueil ;
Mon esprit en conçoit une mâle assurance : 380J’ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance ; Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi ;
mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie. 385Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement : Ce noble désespoir périt malaisément.
Rome, quoi qu’il en soit, ne sera point sujette, Que mes derniers soupirs n’assurent ma défaite.
Hélas ! C’est bien ici que je dois être plaint. 390Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.
Dures extrémités, de voir Albe asservie, Ou sa victoire au prix d’une si chère vie, Et que l’unique bien où tendent ses desirs S’achète seulement par vos derniers soupirs !
395Quels vœux puis-je former, et quel bonheur attendre ? De tous les deux côtés j’ai des pleurs à répandre ; De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.
Quoi ! Vous me pleureriez mourant pour mon pays ! Pour un cœur généreux ce trépas a des charmes ;
400La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, Et je le recevrois en bénissant mon sort, Si Rome et tout l’État perdoient moins en ma mort.
À vos amis pourtant permettez de le craindre ; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : 405La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ;
Il vous fait immortel, et les rend malheureux : On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m’apporte ici quelque nouvelle.