Scène
Acte III, scène 4
Par Pierre Corneille
L’attente se prolonge et tourne à la dispute. Sabine reproche à sa belle-sœur l’excès de son trouble et soutient qu’elle-même a davantage à perdre ; Camille répond que l’amante, elle, n’a rien à souhaiter, puisque tout choix lui est interdit.
Les deux femmes plaident leur douleur l’une contre l’autre, en reprenant les arguments de l’adversaire pour les retourner. C’est un débat en règle sur le rang des attachements : le sang, le mariage, l’amour. Les interprètes doivent tenir cette rivalité de souffrance sans hostilité, comme deux plaidoiries qui se croisent.
17 répliques en alexandrins, découpées en tirades presque symétriques. La mémorisation demande de l’attention : plusieurs vers sont repris à l’identique d’une bouche à l’autre, avec un mot d’écart. Scène très utile pour un duo féminin qui veut travailler l’argumentation en vers plutôt que la seule émotion.
Chapitre : Acte III
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Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme : Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme ;
Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, 875Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens, et des pertes égales ?
Parlez plus sainement de vos maux et des miens : Chacun voit ceux d’autrui d’un autre œil que les siens ; Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, 880Les vôtres auprès d’eux vous sembleront un songe.
La seule mort d’Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l’égal d’un époux ; L’hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l’on a vécu fille ;
885On voit d’un œil divers des nœuds si différents, Et pour suivre un mari l’on quitte ses parents ; Mais si près d’un hymen, l’amant que donne un père Nous est moins qu’un époux, et non pas moins qu’un frère ;
Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, 890Notre choix impossible, et nos vœux confondus. Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes ;
Mais si le ciel s’obstine à nous persécuter, Pour moi, j’ai tout à craindre, et rien à souhaiter.
895Quand il faut que l’un meure et par les mains de l’autre, C’est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.
Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents, C’est sans les oublier qu’on quitte ses parents : L’hymen n’efface point ces profonds caractères ;
900Pour aimer un mari, l’on ne hait pas ses frères : La nature en tout temps garde ses premiers droits ; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix : Aussi bien qu’un époux ils sont d’autres nous-mêmes ;
Et tous maux sont pareils alors qu’ils sont extrêmes. 905Mais l’amant qui vous charme et pour qui vous brûlez Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez ;
Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, En fait assez souvent passer la fantaisie ;
Ce que peut le caprice, osez-le par raison, 910Et laissez votre sang hors de comparaison : C’est crime qu’opposer des liens volontaires À ceux que la naissance a rendus nécessaires.
Si donc le ciel s’obstine à nous persécuter, Seule j’ai tout à craindre, et rien à souhaiter ; 915Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
Je le vois bien, ma sœur, vous n’aimâtes jamais ;
Vous ne connoissez point ni l’amour ni ses traits : On peut lui résister quand il commence à naître, 920Mais non pas le bannir quand il s’est rendu maître, Et que l’aveu d’un père, engageant notre foi, A fait de ce tyran un légitime roi : Il entre avec douceur, mais il règne par force ;
Et quand l’âme une fois a goûté son amorce, 925Vouloir ne plus aimer, c’est ce qu’elle ne peut, Puisqu’elle ne peut plus vouloir que ce qu’il veut : Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.