Scène
Acte IV, scène 5
Par Pierre Corneille
Le vainqueur rentre et demande à sa sœur de saluer sa victoire. Elle lui offre des larmes, prononce le nom de celui qu’elle pleure, puis, poussée à bout, lance contre Rome une malédiction qui lui vaut d’être frappée hors de la scène.
C’est le sommet de la pièce. Le passage monte par paliers : reproche, provocation, imprécations, meurtre. Le comédien doit tenir une patience qui se rompt d’un coup ; la comédienne, une escalade volontaire où chaque réplique cherche le coup. Les vers d’imprécation se disent en une seule montée, sans reprise de souffle apparente.
26 répliques en alexandrins, avec une longue suite d’imprécations pour Camille. La mémorisation est exigeante : la série d’anaphores se retient par son ordre, qu’il faut fixer très tôt. Extrait parmi les plus joués du répertoire tragique, en duo comme en morceau isolé.
Chapitre : Acte IV
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Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d’Albe ; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd’hui le sort de deux États ;
1255Vois ces marques d’honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l’heur de ma victoire.
Recevez donc mes pleurs, c’est ce que je lui dois.
Rome n’en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes 1260Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée, on n’a plus rien perdu.
Puisqu’ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paroître affligée, Et j’oublierai leur mort que vous avez vengée ;
1265Mais qui me vengera de celle d’un amant, Pour me faire oublier sa perte en un moment ?
Que dis-tu, malheureuse ?
Que dis-tu, malheureuse ?Ô mon cher Curiace !
Ô d’une indigne sœur insupportable audace ! D’un ennemi public dont je reviens vainqueur 1270Le nom est dans ta bouche et l’amour dans ton cœur ! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire ! Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs, Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs ; 1275Tes flammes désormais doivent être étouffées ;
Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées : Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien.
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ; Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme, 1280Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme : Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort ;
Je l’adorois vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta sœur où tu l’avois laissée ;
Tu ne revois en moi qu’une amante offensée, 1285Qui comme une furie attachée à tes pas, Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, 1290Moi-même je le tue une seconde fois !
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envie ; Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité !
1295Ô ciel ! qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d’un homme 1300Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
Rome, l’unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant ! Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
1305Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés ! Et si ce n’est assez de toute l’Italie, Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie ;
Que cent peuples unis des bouts de l’univers 1310Passent pour la détruire et les monts et les mers ! Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
1315Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
C’est trop, ma patience à la raison fait place ; 1320Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.
Ah ! traître !
Ah ! traître !Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain !