Scène

Acte IV, scène 7

Par Pierre Corneille

Sabine entre à son tour et demande la mort. Puisque son mari vient de tuer sa sœur pour avoir pleuré un Albain, qu’il achève celle qui pleure trois frères : elle réclame le même traitement, avec exactement les mêmes raisons.

L’attaque est celle du deuxième acte, poussée plus loin. Horace résiste, ordonne à sa femme de s’élever jusqu’à lui, puis avoue que rien ne le sauvera plus que la fuite. La comédienne doit tenir une ironie douloureuse ; le comédien, une vertu qui se fissure pour la première fois devant témoin.

20 répliques en alexandrins, faites de tirades assez longues et bien équilibrées. La mémorisation demande de distinguer des arguments proches de ceux du deuxième acte, ce qui expose aux confusions. Scène utile pour travailler un couple en crise dans le registre tragique.

Chapitre : Acte IV

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SABINE

1335À quoi s’arrête ici ton illustre colère ? Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père ;

SABINE

Viens repaître tes yeux d’un spectacle si doux : Ou si tu n’es point las de ces généreux coups, Immole au cher pays des vertueux Horaces 1340Ce reste malheureux du sang des Curiaces.

SABINE

Si prodigue du tien, n’épargne pas le leur ; Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur ; Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères ;

SABINE

Je soupire comme elle, et déplore mes frères : 1345Plus coupable en ce point contre tes dures lois, Qu’elle n’en pleuroit qu’un, et que j’en pleure trois, Qu’après son châtiment ma faute continue.

HORACE

Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue : Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, 1350Et ne m’accable point d’une indigne pitié.

HORACE

Si l’absolu pouvoir d’une pudique flamme Ne nous laisse à tous deux qu’un penser et qu’une âme, C’est à toi d’élever tes sentiments aux miens, Non à moi de descendre à la honte des tiens.

HORACE

1355Je t’aime, et je connois la douleur qui te presse ; Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller. Tâche à t’en revêtir, non à m’en dépouiller.

HORACE

Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, 1360Que je te plaise mieux couvert d’une infamie ? Sois plus femme que sœur, et te réglant sur moi, Fais-toi de mon exemple une immuable loi.

SABINE

Cherche pour t’imiter des âmes plus parfaites. Je ne t’impute point les pertes que j’ai faites, 1365J’en ai les sentiments que je dois en avoir, Et je m’en prends au sort plutôt qu’à ton devoir ;

SABINE

Mais enfin je renonce à la vertu romaine, Si pour la posséder je dois être inhumaine ; Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur 1370Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.

SABINE

Prenons part en public aux victoires publiques ; Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, Et ne regardons point des biens communs à tous, Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.

SABINE

1375Pourquoi veux-tu, cruel, agir d’une autre sorte ? Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte ; Mêle tes pleurs aux miens. Quoi ? ces lâches discours N’arment point ta vertu contre mes tristes jours ?

SABINE

Mon crime redoublé n’émeut point ta colère ? 1380Que Camille est heureuse ! elle a pu te déplaire ; Elle a reçu de toi ce qu’elle a prétendu, Et recouvre là-bas tout ce qu’elle a perdu.

SABINE

Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, Écoute la pitié, si ta colère cesse ;

SABINE

1385Exerce l’une ou l’autre, après de tels malheurs, À punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs : Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice ;

SABINE

Qu’elle soit un effet d’amour ou de justice, N’importe : tous ses traits n’auront rien que de doux, 1390Si je les vois partir de la main d’un époux.

HORACE

Quelle injustice aux Dieux d’abandonner aux femmes Un empire si grand sur les plus belles âmes, Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs !

HORACE

1395À quel point ma vertu devient-elle réduite ! Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. Adieu : ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

SABINE

Ô colère, ô pitié, sourdes à mes desirs, Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, 1400Et je n’obtiens de vous ni supplice ni grâce !

SABINE

Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, Et n’employons après que nous à notre mort.

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