Scène
Acte IV, scène 2
Par Pierre Corneille
Valère vient de la part du roi. Le père le reçoit mal, persuadé du déshonneur de son fils ; il faut plusieurs échanges avant que le messager comprenne l’erreur et raconte enfin comment la fuite n’était qu’une ruse pour séparer les trois adversaires.
La scène a deux temps : une méprise menée en répliques brèves, puis le grand récit du combat. Tout l’enjeu est de faire voir la bataille par la seule parole, en amenant le renversement au bon moment. Camille écoute presque sans parler : elle y apprend la mort de celui qu’elle aime.
40 répliques en alexandrins, dont une longue tirade narrative pour Valère. Le début se mémorise par le jeu des répliques qui s’accrochent ; le récit, lui, se découpe en étapes chronologiques faciles à mettre en cartes. Passage très travaillé pour la tirade de messager.
Chapitre : Acte IV
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Envoyé par le Roi pour consoler un père, Et pour lui témoigner…
Et pour lui témoigner…N’en prenez aucun soin : C’est un soulagement dont je n’ai pas besoin ; 1075Et j’aime mieux voir morts que couverts d’infamie Ceux que vient de m’ôter une main ennemie.
Tous deux pour leur pays sont morts en gens d’honneur ; Il me suffit.
Il me suffit.Mais l’autre est un rare bonheur ; De tous les trois chez vous il doit tenir la place.
1080Que n’a-t-on vu périr en lui le nom d’Horace !
Seul vous le maltraitez après ce qu’il a fait.
C’est à moi seul aussi de punir son forfait.
Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite ?
Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite ?
1085La fuite est glorieuse en cette occasion.
Vous redoublez ma honte et ma confusion. Certes, l’exemple est rare et digne de mémoire, De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.
Quelle confusion, et quelle honte à vous 1090D’avoir produit un fils qui nous conserve tous, Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire ? À quels plus grands honneurs faut-il qu’un père aspire ?
Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, Lorsqu’Albe sous ses lois range notre destin ?
1095Que parlez-vous ici d’Albe et de sa victoire ? Ignorez-vous encor la moitié de l’histoire ?
Je sais que par sa fuite il a trahi l’État.
Oui, s’il eût en fuyant terminé le combat ; Mais on a bientôt vu qu’il ne fuyoit qu’en homme 1100Qui savoit ménager l’avantage de Rome.
Quoi, Rome donc triomphe !
Quoi, Rome donc triomphe !Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu’à tort vous condamnez.
Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, 1105Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux, Il sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;
Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu’elle abuse. Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé, 1110Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé ;
Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ; Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
Horace, les voyant l’un de l’autre écartés, Se retourne, et déjà les croit demi-domptés : 1115Il attend le premier, et c’était votre gendre.
L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre, En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ; Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur. Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;
1120Elle crie au second qu’il secoure son frère : Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ; Il trouve en les joignant que son frère n’est plus.
Hélas !
Hélas[2] !Tout hors d’haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d’Horace : 1125Son courage sans force est un débile appui ; Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
L’air résonne des cris qu’au ciel chacun envoie ; Albe en jette d’angoisse, et les Romains de joie.
Comme notre héros se voit près d’achever, 1130C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver : « J’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;
Rome aura le dernier de mes trois adversaires, C’est à ses intérêts que je vais l’immoler, » Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler. 1135La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;
L’Albain percé de coups ne se traînoit qu’à peine, Et comme une victime aux marches de l’autel, Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel : Aussi le reçoit-il, peu s’en faut, sans défense, 1140Et son trépas de Rome établit la puissance.
Ô mon fils ! ô ma joie ! ô l’honneur de nos jours ! Ô d’un État penchant l’inespéré secours ! Vertu digne de Rome, et sang digne d’Horace ! Appui de ton pays, et gloire de ta race !
1145Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L’erreur dont j’ai formé de si faux sentiments ? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d’allégresse ?
Vos caresses bientôt pourront se déployer : 1150Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, Et remet à demain la pompe qu’il prépare D’un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare ;
Aujourd’hui seulement on s’acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples vœux. 1155C’est où le Roi le mène, et tandis il m’envoie Faire office vers vous de douleur et de joie ;
Mais cet office encor n’est pas assez pour lui ;
Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd’hui : Il croit mal reconnoître une vertu si pure, 1160Si de sa propre bouche il ne vous en assure, S’il ne vous dit chez vous combien vous doit l’État.
De tels remercîments ont pour moi trop d’éclat, Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d’un fils, et du sang des deux autres.
1165Il ne sait ce que c’est d’honorer à demi ; Et son sceptre arraché des mains de l’ennemi Fait qu’il tient cet honneur qu’il lui plaît de vous faire Au-dessous du mérite et du fils et du père.
Je vais lui témoigner quels nobles sentiments 1170La vertu vous inspire en tous vos mouvements, Et combien vous montrez d’ardeur pour son service.
Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.