Scène
Acte II, scène 6
Par Pierre Corneille
Sabine survient à son tour et prend les deux hommes de front. Elle ne vient pas pleurer : elle leur demande de la tuer d’abord, pour que leur combat cesse d’être un crime de famille et devienne une guerre entre ennemis légitimes.
La proposition est monstrueuse et parfaitement logique, et c’est ce qui la rend redoutable : elle attaque l’honneur par l’honneur. Horace, qui avait résisté à tout, avoue être ébranlé et demande grâce. Camille, en retrait, guette la faille. La comédienne doit tenir une longue plaidoirie tendue, jamais larmoyante.
24 répliques en alexandrins, dont une très longue suite pour Sabine, entrecoupée d’exclamations partagées entre les trois autres. La mémorisation exige de retenir un raisonnement qui revient plusieurs fois sur les mêmes mots. Scène de choix pour un travail d’ensemble à quatre.
Chapitre : Acte II
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Dieux ! Sabine le suit. Pour ébranler mon cœur, 610Est-ce peu de Camille ? y joignez-vous ma sœur ? Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage, L’amenez-vous ici chercher même avantage ?
Non, non, mon frère, non ; je ne viens en ce lieu Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.
615Votre sang est trop bon, n’en craignez rien de lâche, Rien dont la fermeté de ces grands cœurs se fâche : Si ce malheur illustre ébranloit l’un de vous, Je le désavouerois pour frère ou pour époux.
Pourrois-je toutefois vous faire une prière 620Digne d’un tel époux et digne d’un tel frère ?
Je veux d’un coup si noble ôter l’impiété, À l’honneur qui l’attend rendre sa pureté, La mettre en son éclat sans mélange de crimes ; Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.
625 Du saint nœud qui vous joint je suis le seul lien : Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne ;
Et puisque votre honneur veut des effets de haine, Achetez par ma mort le droit de vous haïr : 630Albe le veut, et Rome ; il faut leur obéir.
Qu’un de vous deux me tue, et que l’autre me venge : Alors votre combat n’aura plus rien d’étrange ; Et du moins l’un des deux sera juste agresseur, Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa sœur. 635Mais quoi ?
vous souilleriez une gloire si belle, Si vous vous animiez par quelque autre querelle : Le zèle du pays vous défend de tels soins ;
Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins : Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.
640Ne différez donc plus ce que vous devez faire : Commencez par sa sœur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries : 645Vous êtes ennemis en ce combat fameux, Vous d’Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.
Quoi ? me réservez-vous à voir une victoire Où pour haut appareil d’une pompeuse gloire, Je verrai les lauriers d’un frère ou d’un mari 650Fumer encor d’un sang que j’aurai tant chéri ?
Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, Satisfaire aux devoirs et de sœur et de femme, Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu ?
Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu : 655Ma mort le préviendra, de qui que je l’obtienne ; Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc, qui vous retient ?
Allez, cœurs inhumains, J’aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. Vous ne les aurez point au combat occupées, 660Que ce corps au milieu n’arrête vos épées ;
Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusqu’à vous.
Ô ma femme !
Ô ma femme !Ô ma sœur !
Ô ma femme !Ô ma sœur !Courage ! Ils s’amollissent.
Vous poussez des soupirs ; vos visages pâlissent ! 665Quelle peur vous saisit ? Sont-ce là ces grands cœurs, Ces héros qu’Albe et Rome ont pris pour défenseurs ?
Que t’ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense Qui t’oblige à chercher une telle vengeance ? Que t’a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu 670Avec toute ta force attaquer ma vertu ?
Du moins contente-toi de l’avoir étonnée, Et me laisse achever cette grande journée. Tu me viens de réduire en un étrange point ; Aime assez ton mari pour n’en triompher point.
675Va-t’en, et ne rends plus la victoire douteuse ; La dispute déjà m’en est assez honteuse : Souffre qu’avec honneur je termine mes jours.
Va, cesse de me craindre : on vient à ton secours.