Scène
Acte I, scène 2
Par Pierre Corneille
Sabine sortie, Julie reste seule avec Camille et lui conseille d’oublier l’Albain à qui elle est promise pour accueillir le prétendant romain. Camille refuse net, puis raconte l’oracle qui lui fut rendu la veille et le songe affreux qui a suivi la nuit.
L’enjeu est la bascule d’une âme entre deux nouvelles contradictoires : la promesse d’un oracle favorable et les images sanglantes qui l’ont défaite au réveil. Camille passe du récit heureux à l’effroi, puis termine sur un refus absolu. La comédienne doit faire entendre cette joie encore chaude sous la terreur qui la recouvre.
33 répliques en alexandrins, très inégalement réparties : Camille porte l’essentiel dans une longue confidence narrative. La difficulté tient à cet enchaînement de souvenirs qu’il faut mémoriser dans l’ordre exact. Scène utile pour travailler la tirade de récit intime, en cours comme en audition.
Chapitre : Acte I
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135Qu’elle a tort de vouloir que je vous entretienne ! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, Et que plus insensible à de si grands malheurs, À mes tristes discours je mêle moins de pleurs ?
De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ;
140Comme elle je perdrai dans l’une et l’autre armée : Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien, Et cet objet d’amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine.
Hélas !
145Hélas !Elle est pourtant plus à plaindre que vous : On peut changer d’amant, mais non changer d’époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire ;
Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis 150N’aura plus rien à perdre au camp des ennemis.
Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m’ordonner des crimes. Quoiqu’à peine à mes maux je puisse résister, J’aime mieux les souffrir que de les mériter.
155Quoi ! vous appelez crime un change raisonnable ?
Quoi ! le manque de foi vous semble pardonnable ?
Envers un ennemi qui peut nous obliger ?
D’un serment solennel qui peut nous dégager ?
Vous déguisez en vain une chose trop claire : 160Je vous vis encore hier entretenir Valère ; Et l’accueil gracieux qu’il recevoit de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.
Si je l’entretins hier et lui fis bon visage, N’en imaginez rien qu’à son désavantage : 165De mon contentement un autre était l’objet. Mais pour sortir d’erreur sachez-en le sujet ;
Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu’on m’estime parjure.
Il vous souvient qu’à peine on voyoit de sa sœur 170Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serois le salaire.
Ce jour nous fut propice et funeste à la fois : Unissant nos maisons, il désunit nos rois ;
175Un même instant conclut notre hymen et la guerre, Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu’il nous eut tout promis, Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes ! 180Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes ! Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux ! Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux ;
Vous avez vu depuis les troubles de mon âme ; Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme, 185Et quels pleurs j’ai versés à chaque événement, Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, M’a fait avoir recours à la voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu 190Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.
Ce Grec si renommé, qui depuis tant d’années Au pied de l’Aventin prédit nos destinées, Lui qu’Apollon jamais n’a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux : 195 « Albe et Rome demain prendront une autre face ;
Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu’aucun mauvais sort t’en sépare jamais.
» SaJe pris sur cet oracle une entière assurance, 200Et comme le succès passoit mon espérance, J’abandonnai mon âme à des ravissements Qui passoient les transports des plus heureux amants.
Jugez de leur excès : je rencontrai Valère, Et contre sa coutume, il ne put me déplaire, 205Il me parla d’amour sans me donner d’ennui : Je ne m’aperçus pas que je parlois à lui ;
Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace : Tout ce que je voyais me sembloit Curiace ; Tout ce qu’on me disoit me parloit de ses feux ; 210Tout ce que je disois l’assuroit de mes vœux.
Le combat général aujourd’hui se hasarde ; J’en sus hier la nouvelle, et je n’y pris pas garde : Mon esprit rejetoit ces funestes objets, Charmé des doux pensers d’hymen et de la paix.
215La nuit a dissipé des erreurs si charmantes : Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d’horreur, M’ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
J’ai vu du sang, des morts, et n’ai rien vu de suite ; 220Un spectre en paroissant prenait soudain la fuite ; Ils s’effaçoient l’un l’autre, et chaque illusion Redoubloit mon effroi par sa confusion.
C’est en contraire sens qu’un songe s’interprète.
Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite ; 225Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, Au jour d’une bataille, et non pas d’une paix.
Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
Dure à jamais le mal, s’il y faut ce remède ! Soit que Rome y succombe ou qu’Albe ait le dessous, 230Cher amant, n’attends plus d’être un jour mon époux ;
Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur, ou l’esclave de Rome. {{em}Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ? Est-ce toi, Curiace ? en croirai-je mes yeux ?