Scène
Acte III, scène 5
Par Pierre Corneille
Le vieil Horace vient annoncer aux deux femmes que les combattants sont aux mains. Sabine refuse d’être consolée et lui demande seulement de garder sa fermeté sans exiger la leur ; le vieillard explique alors pourquoi il ne pleure pas.
Un père y expose sa hiérarchie : l’amitié ne pèse pas ce que pèsent le sang et la patrie. Le discours s’élève jusqu’à la prophétie du destin de Rome, promise à se faire craindre du monde entier. L’interprète doit tenir cette ampleur sans emphase, en la maintenant à hauteur d’homme.
16 répliques en alexandrins, avec de longs développements pour le vieil Horace. La mémorisation est exigeante à cause du raisonnement continu, mais la progression est claire et se découpe bien en unités. Passage souvent choisi pour aborder le rôle du père, central dans les deux derniers actes.
Chapitre : Acte III
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Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, Mes filles ; mais en vain je voudrois vous celer 930Ce qu’on ne vous sauroit longtemps dissimuler : Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l’ordonnent.
Je veux bien l’avouer, ces nouvelles m’étonnent ; Et je m’imaginois dans la divinité Beaucoup moins d’injustice, et bien plus de bonté.
935Ne nous consolez point : contre tant d’infortune La pitié parle en vain, la raison importune. Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs.
Nous pourrions aisément faire en votre présence 940De notre désespoir une fausse constance ; Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, L’affecter au dehors, c’est une lâcheté ;
L’usage d’un tel art, nous le laissons aux hommes, Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. 945 Nous ne demandons point qu’un courage si fort S’abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.
Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ; Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes ; Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, 950Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m’en pouvoir défendre, Et céderois peut-être à de si rudes coups, Si je prenois ici même intérêt que vous : 955Non qu’Albe par son choix m’ait fait haïr vos frères, Tous trois me sont encor des personnes bien chères ;
Mais enfin l’amitié n’est pas du même rang, Et n’a point les effets de l’amour ni du sang ;
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente 960Sabine comme sœur, Camille comme amante : Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie ; Aucun étonnement n’a leur gloire flétrie ; 965Et j’ai vu leur honneur croître de la moitié, Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.
Si par quelque foiblesse ils l’avoient mendiée, Si leur haute vertu ne l’eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m’eût vengé hautement 970De l’affront que m’eût fait ce mol consentement.
Mais lorsqu’en dépit d’eux on en a voulu d’autres, Je ne le cèle point, j’ai joint mes vœux aux vôtres. Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albe seroit réduite à faire un autre choix ;
975Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Et de l’événement d’un combat plus humain Dépendroit maintenant l’honneur du nom romain.
La prudence des Dieux autrement en dispose ; 980Sur leur ordre éternel mon esprit se repose : Il s’arme en ce besoin de générosité, Et du bonheur public fait sa félicité.
Tâchez d’en faire autant pour soulager vos peines, Et songez toutes deux que vous êtes Romaines : 985Vous l’êtes devenue, et vous l’êtes encor ; Un si glorieux titre est un digne trésor.
Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l’égal du tonnerre, Et que tout l’univers tremblant dessous ses lois, 990Ce grand nom deviendra l’ambition des rois : Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.