Scène
Acte II, scène 5
Par Pierre Corneille
Restée seule avec Curiace, Camille tente tout pour le retenir : elle plaide, accuse, rappelle la gloire qu’il a déjà conquise et le supplie de laisser à d’autres cet honneur. Il refuse, non sans avouer qu’il va au combat comme au supplice.
L’enjeu est la résistance d’un homme aux larmes de celle qu’il aime. Curiace sent sa fermeté céder et se défend en feignant d’abord l’indifférence, puis l’outrage ; Camille voit le stratagème et redouble. Les deux interprètes doivent jouer un amour entièrement partagé où chaque phrase blesse l’autre.
24 répliques en alexandrins, avec un dialogue serré qui s’ouvre par moments sur des tirades. La mémorisation est facilitée par la progression des arguments, mais les dernières répliques de Camille demandent du souffle. Grand classique du duo amoureux tragique en cours d’art dramatique.
Chapitre : Acte II
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Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur ?
535Hélas ! je vois trop bien qu’il faut, quoi que je fasse, Mourir, ou de douleur, ou de la main d’Horace.
Je vais comme au supplice à cet illustre emploi, Je maudis mille fois l’état qu’on fait de moi, Je hais cette valeur qui fait qu’Albe m’estime ;
540Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, Elle se prend au ciel, et l’ose quereller ; Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.
Non ; je te connois mieux, tu veux que je te prie Et qu’ainsi mon pouvoir t’excuse à ta patrie. 545Tu n’es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
Autre n’a mieux que toi soutenu cette guerre ; Autre de plus de morts n’a couvert notre terre : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ; 550Souffre qu’un autre ici puisse ennoblir le sien.
Que je souffre à mes yeux qu’on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m’apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu’il auroit triomphé si j’avois combattu, 555Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d’exploits d’une telle infamie !
Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ; Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon conte, 560Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.
Quoi ! tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis !
Avant que d’être à vous, je suis à mon pays.
Mais te priver pour lui toi-même d’un beau-frère, Ta sœur de son mari !
Ta sœur de son mari !Telle est notre misère : 565Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.
Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête, Et demander ma main pour prix de ta conquête !
Il n’y faut plus penser : en l’état où je suis, 570Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis. Vous en pleurez, Camille ?
Vous en pleurez[5], Camille[6] ?Il faut bien que je pleure : Mon insensible amant ordonne que je meure ; Et quand l’hymen pour nous allume son flambeau, Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.
575Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine, Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.
Que les pleurs d’une amante ont de puissants discours, Et qu’un bel œil est fort avec un tel secours ! Que mon cœur s’attendrit à cette triste vue ! 580Ma constance contre elle à regret s’évertue.
N’attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs, Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ; Je sens qu’elle chancelle, et défend mal la place : Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
585Foible d’avoir déjà combattu l’amitié, Vaincroit-elle à la fois l’amour et la pitié ? Allez, ne m’aimez plus, ne versez plus de larmes, Ou j’oppose l’offense à de si fortes armes ;
Je me défendrai mieux contre votre courroux, 590Et pour le mériter, je n’ai plus d’yeux pour vous : Vengez-vous d’un ingrat, punissez un volage. Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage !
Je n’ai plus d’yeux pour vous, vous en avez pour moi ! En faut-il plus encor ? je renonce à ma foi. 595 Rigoureuse vertu dont je suis la victime, Ne peux-tu résister sans le secours d’un crime ?
Ne fais point d’autre crime, et j’atteste les Dieux Qu’au lieu de t’en haïr, je t’en aimerai mieux ; Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide, 600Et cesse d’aspirer au nom de fratricide.
Pourquoi suis-je Romaine, ou que n’es-tu Romain ? Je te préparerois des lauriers de ma main ; Je t’encouragerois, au lieu de te distraire ; Et je te traiterois comme j’ai fait mon frère. 605Hélas !
J’étois aveugle en mes vœux aujourd’hui ; J’en ai fait contre toi quand j’en ai fait pour lui. Il revient : quel malheur, si l’amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme !