Scène
Acte III, scène 1
Par Pierre Corneille
Seule pendant que le combat se prépare, Sabine cherche un parti à prendre. Elle s’ordonne de choisir enfin entre le mari et les frères, se persuade qu’elle peut regarder la bataille sans terreur, puis se surprend elle-même à démonter cette consolation.
Le monologue est construit comme une machine qui se retourne : les mêmes vers reviennent presque mot pour mot, avec un terme changé qui inverse tout le sens. L’interprète doit faire entendre le premier mouvement comme sincère pour que le second l’écrase. C’est un morceau de raisonnement autant que de plainte.
14 répliques en alexandrins pour une seule voix, soit un long monologue d’un seul tenant. La mémorisation est piégeuse à cause de ces reprises quasi identiques, qu’il faut apprendre par leurs différences. Morceau réputé pour le travail solitaire et les présentations de rôle féminin.
Chapitre : Acte III
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Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces : Soyons femme d’Horace, ou sœur des Curiaces ; Cessons de partager nos inutiles soins ; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. 715Mais, las !
Quel parti prendre en un sort si contraire ? Quel ennemi choisir, d’un époux ou d’un frère ? La nature ou l’amour parle pour chacun d’eux, Et la loi du devoir m’attache à tous les deux.
Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres ; 720Soyons femme de l’un ensemble et sœur des autres : Regardons leur honneur comme un souverain bien ; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
La mort qui les menace est une mort si belle, Qu’il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. 725N’appelons point alors les destins inhumains ; Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains ;
Revoyons les vainqueurs, sans penser qu’à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire ;
Et sans considérer aux dépens de quel sang 730Leur vertu les élève en cet illustre rang, Faisons nos intérêts de ceux de leur famille : En l’une je suis femme, en l’autre je suis fille, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu’on ne peut triompher que par les bras des miens.
735Fortune, quelques maux que ta rigueur m’envoie, J’ai trouvé les moyens d’en tirer de la joie, Et puis voir aujourd’hui le combat sans terreur, Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, 740Vain effort de mon âme, impuissante lumière, De qui le faux brillant prend droit de m’éblouir, Que tu sais peu durer, et tôt t’évanouir !
Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, 745Tu n’as frappé mes yeux d’un moment de clarté Que pour les abîmer dans plus d’obscurité.
Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s’en fâche, Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. Je sens mon triste cœur percé de tous les coups 750Qui m’ôtent maintenant un frère ou mon époux.
Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang.
755La maison des vaincus touche seule mon âme : En l’une je suis fille, en l’autre je suis femme, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu’on ne peut triompher que par la mort des miens.
C’est là donc cette paix que j’ai tant souhaitée ! 760Trop favorables Dieux, vous m’avez écoutée ! Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, Si même vos faveurs ont tant de cruautés ?
Et de quelle façon punissez-vous l’offense, Si vous traitez ainsi les vœux de l’innocence ?