Scène
Acte IV, scène 4
Par Pierre Corneille
Restée seule après l’ordre paternel, Camille refuse d’obéir. Elle repasse la journée qu’elle vient de vivre — l’oracle, le songe, la paix, le choix des champions, la mort de celui qu’elle aime — et décide de laisser éclater sa douleur devant le vainqueur.
Le monologue est une préparation au scandale : il annonce et justifie à l’avance la provocation. La révolte y est raisonnée, presque construite comme un réquisitoire contre une vertu que Camille appelle brutalité. L’interprète doit y installer une résolution froide plutôt qu’un emportement, pour laisser monter la scène suivante.
14 répliques en alexandrins pour une seule voix. La mémorisation s’appuie sur la récapitulation chronologique du début, plus facile à retenir que la fin, qui procède par exclamations. Monologue féminin très demandé en audition et en concours, souvent enchaîné avec les imprécations qui le suivent.
Chapitre : Acte IV
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1195Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques, Qu’un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu’un astre injurieux nous donne pour parents.
Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâche ; 1200Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche, Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses, 1205Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, Et portât tant de coups avant le coup mortel ?
Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d’espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d’événements, 1210Et le piteux jouet de plus de changements ?
Un oracle m’assure, un songe me travaille ; La paix calme l’effroi que me fait la bataille ; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant ;
1215Ce choix me désespère, et tous le désavouent ; La partie est rompue, et les Dieux la renouent ; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains. Ô Dieux !
sentois-je alors des douleurs trop légères 1220Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères, Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir L’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ?
Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle : 1225Son rival me l’apprend, et faisant à mes yeux D’un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte ;
Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui, 1230Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. Mais ce n’est rien encore au prix de ce qui reste : On demande ma joie en un jour si funeste ;
Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le cœur. 1235En un sujet de pleurs si grand, si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ;
Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux, Et si l’on n’est barbare, on n’est point généreux. Dégénérons, mon cœur, d’un si vertueux père ;
1240Soyons indigne sœur d’un si généreux frère : C’est gloire de passer pour un cœur abattu, Quand la brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ?
Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre ? 1245Pour ce cruel vainqueur n’ayez point de respect ; Loin d’éviter ses yeux, croissez à son aspect ;
Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s’il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient : préparons-nous à montrer constamment 1250Ce que doit une amante à la mort d’un amant.