Toutes les scènes

Acte IV, scène 4

Restée seule après l’ordre paternel, Camille refuse d’obéir. Elle repasse la journée qu’elle vient de vivre — l’oracle, le songe, la paix, le choix des champions, la mort de celui qu’elle aime — et décide de laisser éclater sa douleur devant le vainqueur.

Le monologue est une préparation au scandale : il annonce et justifie à l’avance la provocation. La révolte y est raisonnée, presque construite comme un réquisitoire contre une vertu que Camille appelle brutalité. L’interprète doit y installer une résolution froide plutôt qu’un emportement, pour laisser monter la scène suivante.

14 répliques en alexandrins pour une seule voix. La mémorisation s’appuie sur la récapitulation chronologique du début, plus facile à retenir que la fin, qui procède par exclamations. Monologue féminin très demandé en audition et en concours, souvent enchaîné avec les imprécations qui le suivent.

14 répliquesPierre Corneille
Le texte
vos répliques
CAMILLE

Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques, Qu’un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu’un astre injurieux nous donne pour parents.

CAMILLE

Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâche ; Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche, Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.

CAMILLE

En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses, Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, Et portât tant de coups avant le coup mortel ?

CAMILLE

Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d’espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d’événements, Et le piteux jouet de plus de changements ?

CAMILLE

Un oracle m’assure, un songe me travaille ; La paix calme l’effroi que me fait la bataille ; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant ;

CAMILLE

Ce choix me désespère, et tous le désavouent ; La partie est rompue, et les Dieux la renouent ; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains. Ô Dieux !

CAMILLE

sentois-je alors des douleurs trop légères Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères, Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir L’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ?

CAMILLE

Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle : Son rival me l’apprend, et faisant à mes yeux D’un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte ;

CAMILLE

Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. Mais ce n’est rien encore au prix de ce qui reste : On demande ma joie en un jour si funeste ;

CAMILLE

Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le cœur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ;

CAMILLE

Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux, Et si l’on n’est barbare, on n’est point généreux. Dégénérons, mon cœur, d’un si vertueux père ;

CAMILLE

Soyons indigne sœur d’un si généreux frère : C’est gloire de passer pour un cœur abattu, Quand la brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ?

CAMILLE

Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre ? Pour ce cruel vainqueur n’ayez point de respect ; Loin d’éviter ses yeux, croissez à son aspect ;

CAMILLE

Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s’il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient : préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d’un amant.