Scène
Acte III, scène 6
Par Pierre Corneille
Rome et Albe ont confié leur querelle aux trois Horaces et aux trois Curiaces. Julie rapporte au vieil Horace ce qu’elle a cru voir depuis les remparts : deux de ses fils sont morts, le troisième a fui devant ses adversaires. Camille, leur sœur, et Sabine, l’épouse albaine, assistent à la scène.
La nouvelle est fausse, la fuite n’étant qu’une ruse, mais le père y croit et prononce aussitôt sa sentence. Il refuse de pleurer les morts, couverts de gloire, et réclame la vie du survivant. De là vient le « Qu’il mourût » jeté à Julie, deux mots qui doivent tomber sans emphase. Le rôle exige une colère de vieillard, tenue et froide, plus terrible que criée.
23 répliques en alexandrins, dont une longue suite pour le vieil Horace, coupée de brèves interventions de Julie et de Sabine. Le raisonnement est linéaire, ce qui aide, mais les quatrains se ressemblent. Scène étudiée dans presque toutes les classes qui abordent Corneille, et excellent exercice de diction.
Chapitre : Acte III
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire ?
Mais plutôt du combat les funestes effets : Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits ; Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.
Ô d'un triste combat effet vraiment funeste ! Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir !
Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie ; Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie : Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères ; Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.
Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé ? Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite ?
Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
Ô mes frères !
Tout beau, ne les pleurez pas tous ; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte :
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, Ni d'un état voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front ; Pleurez le déshonneur de toute notre race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.
Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ?
Qu'il mourût, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette ; Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptable à sa patrie ; Chaque goutte épargnée à sa gloire flétrie ; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir dans sa punition L'éclatant désaveu d'une telle action.
Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.
Sabine, votre cœur se console aisément ; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement. Vous n'avez point encor de part à nos misères :
Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères ; Si nous sommes sujets, c'est de votre pays ; Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis ; Et voyant le haut point où leur gloire se monte,
Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses : J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains.
Suivons-le promptement, la colère l'emporte.
Dieux ! Verrons-nous toujours des malheurs de la sorte ? Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, Et toujours redouter la main de nos parents ?