Scène
Acte II, scène 3
Par Pierre Corneille
Les deux amis se retrouvent après l’annonce : ils devront s’affronter. Curiace maudit un honneur qui l’oblige à tuer le frère de sa promise ; Horace y voit au contraire l’occasion d’une vertu que personne avant eux n’a atteinte.
C’est la scène-clé de la pièce et l’une des grandes confrontations morales du théâtre français. Curiace accepte son devoir sans renoncer à sa douleur, Horace exige une adhésion totale et rompt le lien d’un vers célèbre : « Albe vous a nommé, je ne vous connois plus. » Le comédien qui joue Horace doit tenir cette inhumanité sans jamais la caricaturer.
27 répliques en alexandrins, faites de longues tirades argumentées. La mémorisation est réputée difficile : les deux discours se répondent terme à terme et se ressemblent assez pour se confondre. Passage très demandé en concours et en travail de scène à deux.
Chapitre : Acte II
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ; 425Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort !
Je mets à faire pis, en l’état où nous sommes, Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes. Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible et d’affreux, 430L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.
Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière ; Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
435Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l’ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous, Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups, D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire : 440Mille déjà l’ont fait, mille pourroient le faire ;
Mourir pour le pays est un si digne sort, Qu’on brigueroit en foule une si belle mort ;
Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime, S’attacher au combat contre un autre soi-même, 445Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d’une femme et l’amant d’une sœur, Et rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrie Contre un sang qu’on voudroit racheter de sa vie, Une telle vertu n’appartenoit qu’à nous ;
450L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux, Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.
Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr. L’occasion est belle, il nous la faut chérir. 455Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare ;
Mais votre fermeté tient un peu du barbare : Peu, même des grands cœurs, tireroient vanité D’aller par ce chemin à l’immortalité.
À quelque prix qu’on mette une telle fumée, 460L’obscurité vaut mieux que tant de renommée. Pour moi, je l’ose dire, et vous l’avez pu voir, Je n’ai point consulté pour suivre mon devoir ;
Notre longue amitié, l’amour, ni l’alliance, N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance ;
465Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait, Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ;
J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme : Je vois que votre honneur demande tout mon sang, 470Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère, Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.
Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur ;
475J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler : J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte ;
480Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux Dieux de n’être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d’humain.
Si vous n’êtes Romain, soyez digne de l’être ; Et si vous m’égalez, faites-le mieux paroître. 485 La solide vertu dont je fais vanité N’admet point de foiblesse avec sa fermeté ;
Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière. Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;
490Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point : Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie, J’accepte aveuglément cette gloire avec joie ;
Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. 495Qui, près de le servir, considère autre chose, À faire ce qu’il doit lâchement se dispose ;
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n’examine rien : Avec une allégresse aussi pleine et sincère 500Que j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;
Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
Je vous connois encore, et c’est ce qui me tue ; Mais cette âpre vertu ne m’étoit pas connue ; 505Comme notre malheur elle est au plus haut point : Souffrez que je l’admire et ne l’imite point.
Non, non, n’embrassez pas de vertu par contrainte ; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux ; 510Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme À se bien souvenir qu’elle est toujours ma femme, À vous aimer encor, si je meurs par vos mains, Et prendre en son malheur des sentiments romains.