Scène

Acte I, scène 1

Par Pierre Corneille

La tragédie s’ouvre sur l’attente. Sabine, née albaine et mariée dans une maison romaine, confie son accablement à Julie, sa confidente, tandis que les deux armées sont rangées au pied des murailles. Julie lui reproche cette faiblesse et l’invite à former des vœux dignes d’une Romaine.

Tout se joue sur un déchirement que rien ne peut résoudre : Sabine a ses trois frères dans un camp, son mari dans l’autre, et refuse de choisir. La comédienne doit tenir une plainte immobile, sans pathos, où la douleur reste contenue sous une syntaxe très ordonnée. Julie, elle, apporte la contradiction sèche qui empêche la scène de s’enliser.

36 répliques en alexandrins, dont plusieurs longs développements pour Sabine. La mémorisation est exigeante : les tirades avancent par raisonnement plus que par récit, et les articulations logiques servent de repères. Scène d’exposition très demandée en travail de duo féminin et en préparation de concours.

Chapitre : Acte I

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SABINE

Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur ; Elle n’est que trop juste en un si grand malheur : Si près de voir sur soi fondre de tels orages, L’ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;

SABINE

5Et l’esprit le plus mâle et le moins abattu Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.

SABINE

Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes, Et parmi les soupirs qu’il pousse vers les cieux, 10Ma constance du moins règne encor sur mes yeux : Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme, Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’une femme.

SABINE

Commander à ses pleurs en cette extrémité, C’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

JULIE

15C’en est peut-être assez pour une âme commune, Qui du moindre péril se fait une infortune ; Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux ; Il ose espérer tout dans un succès douteux.

JULIE

Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ; 20Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir : Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.

JULIE

Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.

SABINE

25Je suis Romaine, hélas ! puisqu’Horace est Romain, J’en ai reçu le titre en recevant sa main ; Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée, S’il m’empêchoit de voir en quels lieux je suis née.

SABINE

Albe, où j’ai commencé de respirer le jour, 30Albe, mon cher pays, et mon premier amour ; Lorsqu’entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte.

SABINE

Rome, si tu te plains que c’est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

SABINE

35Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, Mes trois frères dans l’une, et mon mari dans l’autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité ?

SABINE

Je sais que ton État, encore en sa naissance, 40Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance ; Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins ;

SABINE

Que les Dieux t’ont promis l’empire de la terre, Et que tu n’en peux voir l’effet que par la guerre : 45Bien loin de m’opposer à cette noble ardeur Qui suit l’arrêt des Dieux et court à ta grandeur, Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, D’un pas victorieux franchir les Pyrénées.

SABINE

Va jusqu’en l’Orient pousser tes bataillons ; 50Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ; Fais trembler sous tes pas les colonnes d’Hercule ; Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.

SABINE

Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. 55Albe est ton origine : arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.

SABINE

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ; Sa joie éclatera dans l’heur de ses enfants ; Et se laissant ravir à l’amour maternelle, 60Ses vœux seront pour toi, si tu n’es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu’on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d’indifférence Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance.

JULIE

65J’admirois la vertu qui réduisoit en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ; Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats, 70Trop foibles pour jeter un des partis à bas, Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine, Oui, j’ai fait vanité d’être toute Romaine.

SABINE

Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j’ai condamné ce mouvement secret ;

SABINE

75Et si j’ai ressenti, dans ses destins contraires, Quelque maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l’étouffer rappelant ma raison, J’ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.

SABINE

Mais aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe, 80Qu’Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, Et qu’après la bataille il ne demeure plus Ni d’obstacle aux vainqueurs, ni d’espoir aux vaincus, J’aurois pour mon pays une cruelle haine, Si je pouvois encore être toute Romaine, 85Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, Au prix de tant de sang qui m’est si précieux.

SABINE

Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme : Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome ; Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort, 90Et serai du parti qu’affligera le sort.

SABINE

Égale à tous les deux jusques à la victoire, Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ; Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs, Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

JULIE

95Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses, En des esprits divers, des passions diverses ! Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement ! Son frère est votre époux, le vôtre est son amant ;

JULIE

Mais elle voit d’un œil bien différent du vôtre 100Son sang dans une armée, et son amour dans l’autre.

JULIE

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, Le sien irrésolu, le sien tout incertain, De la moindre mêlée appréhendoit l’orage, De tous les deux partis détestoit l’avantage, 105Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, Et nourrissoit ainsi d’éternelles douleurs.

JULIE

Mais hier, quand elle sut qu’on avoit pris journée, Et qu’enfin la bataille alloit être donnée, Une soudaine joie éclatant sur son front…

SABINE

110Ah ! Que je crains, Julie, un changement si prompt ! Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère ; Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère ;

SABINE

Son esprit, ébranlé par les objets présents, Ne trouve point d’absent aimable après deux ans. 115Mais excusez l’ardeur d’une amour fraternelle ; Le soin que j’ai de lui me fait craindre tout d’elle ;

SABINE

Je forme des soupçons d’un trop léger sujet : Près d’un jour si funeste on change peu d’objet ; Les âmes rarement sont de nouveau blessées, 120Et dans un si grand trouble on a d’autres pensées ;

SABINE

Mais on n’a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

JULIE

Les causes, comme à vous, m’en semblent fort obscures ; Je ne me satisfais d’aucunes conjectures. 125C’est assez de constance en un si grand danger Que de le voir, l’attendre, et ne point s’affliger ;

JULIE

Mais certes c’en est trop d’aller jusqu’à la joie.

SABINE

Voyez qu’un bon génie à propos nous l’envoie. Essayez sur ce point à la faire parler : 130Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. Je vous laisse.

SABINE

Ma sœur, entretenez Julie : J’ai honte de montrer tant de mélancolie, Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs.

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