Scène
Acte I, scène 3
Par Pierre Corneille
Curiace paraît chez son futur beau-père, à la surprise de Camille et de Julie. Il n’a fui ni le combat ni son devoir : la paix vient d’être conclue, et c’est elle seule qui lui ouvre la maison. Le mariage est fixé au lendemain.
La scène est un mouvement de soulagement que le spectateur sait provisoire. Camille soupçonne d’abord une lâcheté, Curiace se défend point par point, puis l’entretien vire à la promesse d’hyménée. Les interprètes doivent tenir cette euphorie sans ironie, en laissant au texte le soin de préparer la chute de l’acte suivant.
33 répliques en alexandrins, dialoguées de façon plus vive que dans les deux scènes précédentes. La mémorisation reste accessible : les répliques s’appellent l’une l’autre et l’échange progresse par questions et réponses. Bon support pour un travail de duo amoureux dans un registre tragique.
Chapitre : Acte I
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235N’en doutez point, Camille, et revoyez un homme Qui n’est ni le vainqueur ni l’esclave de Rome ; Cessez d’appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
J’ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire 240Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ; Et comme également en cette extrémité Je craignois la victoire et la captivité…
Curiace, il suffit, je devine le reste : Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste, 245Et ton cœur, tout à moi, pour ne me perdre pas, Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
Qu’un autre considère ici ta renommée, Et te blâme, s’il veut, de m’avoir trop aimée ; Ce n’est point à Camille à t’en mésestimer : 250Plus ton amour paroît, plus elle doit t’aimer ;
Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t’ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître. Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer Qu’ainsi dans sa maison tu t’oses retirer ?
255Ne préfère-t-il point l’État à sa famille ? Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ? Enfin notre bonheur est-il bien affermi ? T’a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi ?
Il m’a vu comme gendre, avec une tendresse 260Qui témoignoit assez une entière allégresse ; Mais il ne m’a point vu, par une trahison, Indigne de l’honneur d’entrer dans sa maison.
Je n’abandonne point l’intérêt de ma ville, J’aime encor mon honneur en adorant Camille. 265Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.
D’Albe avec mon amour j’accordois la querelle : Je soupirois pour vous en combattant pour elle ; Et s’il falloit encor que l’on en vînt aux coups, 270Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.
Oui, malgré les desirs de mon âme charmée, Si la guerre duroit, je serois dans l’armée : C’est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
275La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?
Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L’heure d’une bataille a produit cette paix.
L’auroit-on jamais cru ?
Déjà les deux armées, 280D’une égale chaleur au combat animées, Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement, N’attendoient, pour donner, que le commandement, Quand notre dictateur devant les rangs s’avance, Demande à votre prince un moment de silence, 285Et l’ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains, Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains ?
Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes : Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes, Et l’hymen nous a joints par tant et tant de nœuds, 290Qu’il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.
Nous ne sommes qu’un sang et qu’un peuple en deux villes : Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs, Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ?
295Nos ennemis communs attendent avec joie Qu’un des partis défait leur donne l’autre en proie, Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit, Dénué d’un secours par lui-même détruit.
Ils ont assez longtemps joui de nos divorces ; 300Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces, Et noyons dans l’oubli ces petits différends Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
Que si l’ambition de commander aux autres Fait marcher aujourd’hui vos troupes et les nôtres, 305Pourvu qu’à moins de sang nous voulions l’apaiser, Elle nous unira, loin de nous diviser.
Nommons des combattants pour la cause commune : Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ; Et suivant ce que d’eux ordonnera le sort, 310Que le foible parti prenne loi du plus fort ;
Mais sans indignité pour des guerriers si braves, Qu’ils deviennent sujets sans devenir esclaves, Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
315Ainsi nos deux États ne feront qu’un empire. » Il semble qu’à ces mots notre discorde expire : Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi, Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami ;
Ils s’étonnent comment leurs mains, de sang avides, 320Voloient, sans y penser, à tant de parricides, Et font paroître un front couvert tout à la fois D’horreur pour la bataille, et d’ardeur pour ce choix.
Enfin l’offre s’accepte, et la paix désirée Sous ces conditions est aussitôt jurée : 325Trois combattront pour tous ;
mais pour les mieux choisir, Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir : Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.
Ô Dieux, que ce discours rend mon âme contente !
Dans deux heures au plus, par un commun accord, 330Le sort de nos guerriers réglera notre sort. Cependant tout est libre, attendant qu’on les nomme : Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome ;
D’un et d’autre côté l’accès étant permis, Chacun va renouer avec ses vieux amis. 335Pour moi, ma passion m’a fait suivre vos frères ;
Et mes desirs ont eu des succès si prospères, Que l’auteur de vos jours m’a promis à demain Le bonheur sans pareil de vous donner la main. Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?
340Le devoir d’une fille est en l’obéissance.
Venez donc recevoir ce doux commandement, Qui doit mettre le comble à mon contentement.
Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères, Et savoir d’eux encor la fin de nos misères.
345Allez, et cependant au pied de nos autels J’irai rendre pour vous grâces aux immortels.