Scène
Acte V, scène 4
Par Victor Hugo
Don Salluste mort, Ruy Blas revient sans épée devant la reine et dit enfin la vérité. Il ne s’approche pas, il raconte : le laquais, l’amour, la faute, la journée passée à courir dans Madrid. Il demande pardon, la reine refuse par deux fois, alors il boit le poison qu’il avait préparé. Elle comprend trop tard, lui pardonne, l’appelle par son nom.
Tout l’enjeu tient dans la distance maintenue entre les deux corps, jusqu’à l’instant où elle le prend dans ses bras. Le comédien doit tenir une confession qui n’est pas une plaidoirie, la voix s’éteignant à mesure, sans jouer l’agonie. La comédienne doit rendre le « jamais » possible, c’est-à-dire humain, sinon le dénouement devient une simple cruauté.
27 répliques pour deux personnages, un texte bref et des échanges de plus en plus courts à mesure que la vie se retire. La mémorisation est facile, la tenue l’est beaucoup moins. Scène finale très travaillée en école, souvent proposée comme duo de fin de cycle.
Chapitre : Acte V
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Ciel !Maintenant, madame, il faut que je vous dise. — Je n’approcherai pas. — Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez.
Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, Doit vous paraître horrible… Oh ! ce n’est pas facile À raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile. Je suis honnête au fond. — Cet amour m’a perdu.
— Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée ! — C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.
Monsieur…
Monsieur…N’ayez pas peur, je n’approcherai point. À votre majesté je vais de point en point Tout dire. Oh ! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile ! — Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville Comme un fou.
Bien souvent même on m’a regardé. Auprès de l’hôpital que vous avez fondé, J’ai senti vaguement, à travers mon délire, Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front.
Ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon cœur se rompt !
Que voulez-vous ?
Que voulez-vous ?Que vous me pardonniez, madame !
Jamais.
Jamais.Jamais ! (Il se lève et marche lentement vers la table.) Jamais. Jamais !Bien sûr ?
Jamais. Jamais !Bien sûr ?Non, jamais !
(Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait.) Jamais. Jamais !Bien sûr ?Non, jamais !Triste flamme, Éteins-toi !
Éteins-toi !Que fait-il ?
Éteins-toi !Que fait-il ?Rien. Mes maux sont finis. Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. Voilà tout.
Voilà tout.Don César !
Voilà tout.Don César ! Quand je pense, pauvre ange, Que vous m’avez aimé !
Que vous m’avez aimé !Quel est ce philtre étrange ? Qu’avez-vous fait ? Dis-moi ! réponds-moi ! parle-moi ! César ! je te pardonne et t’aime et je te croi !
Je m’appelle Ruy Blas.
Je m’appelle Ruy Blas.Ruy Blas, je vous pardonne ! Mais qu’avez-vous fait là ? Parle, je te l’ordonne ! Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur ? Dis ?
Dis ?Si ! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur. (Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.) Permettez, ô mon Dieu ! justice souveraine !
Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, Car elle a consolé mon cœur crucifié, Vivant par son amour, mourant, par sa pitié !
Du poison ! Dieu ! c’est moi qui l’ai tué ! Je t’aime ! Si j’avais pardonné ?…
Si j’avais pardonné ?…J’aurais agi de même. (Sa voix s’éteint. La reine le soutient dans ses bras.) Je ne pouvais plus vivre. Adieu ! (Montrant la porte.) Je ne pouvais plus vivre. Adieu !Fuyez d’ici !
— Tout restera secret. — Je meurs. (Il tombe.)
Tout restera secret. — Je meurs.Ruy Blas !
Tout restera secret. — Je meurs. Ruy Blas !Merci !