Scène

Acte I, scène 1

Par Victor Hugo

Le jour se lève sur le palais royal de Madrid. Don Salluste vient d’apprendre sa disgrâce : la reine l’exile pour avoir refusé d’épouser une suivante qu’il avait séduite. Seul avec Gudiel, son vieux serviteur, il annonce son départ, ordonne les préparatifs du voyage, puis rappelle son laquais Ruy Blas pour lui donner ses dernières consignes.

Tout se joue sur un renversement de ton. La colère éclate d’abord en mots hachés, « renvoyé, disgracié, chassé », avant de se refermer sur un calme glaçant : cet homme ne veut pas tomber, il veut disparaître et creuser sa vengeance comme une sape souterraine. Le comédien doit passer de l’explosion à la voix basse sans forcer, et donner aux ordres domestiques la même sécheresse qu’aux menaces.

27 répliques en alexandrins, dont don Salluste prend la très large majorité : Gudiel et Ruy Blas ne font que relancer. La mémorisation ressemble à celle d’un long monologue coupé de respirations, plus abordable qu’il n’y paraît car la logique reste linéaire. Scène d’exposition recommandée à qui travaille l’autorité et la froideur.

Chapitre : Acte I

DON SALLUSTE

Ruy Blas, fermez la porte, — ouvrez cette fenêtre. (Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste, il sort par la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre.) Ils dorment encore tous ici, — le jour va naître.

DON SALLUSTE

(Il se tourne brusquement vers Gudiel.) Ah ! C’est un coup de foudre !… — oui, mon règne est passé, Gudiel ! — renvoyé, disgracié, chassé ! — Ah ! tout perdre en un jour ! — L’aventure est secrète Encor, n’en parle pas.

DON SALLUSTE

— Oui, pour une amourette, — Chose, à mon âge, sotte et folle, j’en conviens ! — Avec une suivante, une fille de rien ! Séduite, beau malheur !

DON SALLUSTE

parce que la donzelle Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle, Que cette créature a pleuré contre moi, Et traîné son enfant dans les chambres du roi ; Ordre de l’épouser. Je refuse. On m’exile ! On m’exile !

DON SALLUSTE

Et vingt ans d’un labeur difficile, Vingt ans d’ambition, de travaux nuit et jour ; Le président haï des alcades de cour, Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ; Le chef de la maison de Bazan, qui s’en vante ;

DON SALLUSTE

Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais, Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais : Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule Au milieu des éclats de rire de la foule !

GUDIEL

Nul ne le sait encor, monseigneur.

DON SALLUSTE

Nul ne le sait encor, monseigneur.Mais demain ! Demain, on le saura ! — Nous serons en chemin ! Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître ! (Il déboutonne violemment son pourpoint.)

DON SALLUSTE

— Tu m’agrafes toujours comme on agrafe un prêtre, Tu serres mon pourpoint, et j’étouffe, mon cher ! — (Il s’assied.) Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l’air, Une sape profonde, obscure et souterraine !

DON SALLUSTE

— Chassé ! — (Il se lève.)

GUDIEL

Chassé ! —D’où vient le coup, monseigneur ?

DON SALLUSTE

Chassé ! —D’où vient le coup, monseigneur ?De la reine. Oh ! je me vengerai, Gudiel ! tu m’entends ?

DON SALLUSTE

Toi dont je suis l’élève, et qui depuis vingt ans M’as aidé, m’as servi dans les choses passées, Tu sais bien jusqu’où vont dans l’ombre mes pensées, Comme un bon architecte au coup d’œil exercé Connaît la profondeur du puits qu’il a creusé.

DON SALLUSTE

Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille, Dans mes États, — et là, songer ! — Pour une fille ! — Toi, règle le départ, car nous sommes pressés. Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais. À tout hasard.

DON SALLUSTE

Peut-il me servir ? Je l’ignore. Ici jusqu’à ce soir je suis le maître encore. Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ; Mais je veux que ce soit effrayant ! — de ce pas Va faire nos apprêts, et hâte-toi.

DON SALLUSTE

— Silence ! Tu pars avec moi. Va. (Gudiel salue et sort.)

DON SALLUSTE

Tu pars avec moi. Va.— Ruy Blas !

RUY BLAS

Tu pars avec moi. Va.— Ruy Blas !Votre Excellence ?

DON SALLUSTE

Comme je ne dois plus coucher dans le palais, Il faut laisser les clefs et clore les volets.

RUY BLAS

Monseigneur, il suffit.

DON SALLUSTE

Monseigneur, il suffit.Écoutez, je vous prie. La reine va passer, là, dans la galerie, En allant de la messe à sa chambre d’honneur. Dans deux heures, Ruy Blas, soyez là.

RUY BLAS

Dans deux heures, Ruy Blas, soyez là.Monseigneur, J’y serai.

DON SALLUSTE

J’y serai.Voyez-vous cet homme dans la place Qui montre aux gens de garde un papier, et qui passe ? Faites-lui, sans parler, signe qu’il peut monter, Par l’escalier étroit. (Ruy Blas obéit.

DON SALLUSTE

Don Salluste continue en lui montrant la petite porte à droite.) Par l’escalier étroit.— Avant de nous quitter, Dans cette chambre où sont les hommes de police, Voyez donc si les trois alguazils de service Sont éveillés.

RUY BLAS

(Il va à la porte, l’entr’ouvre et revient.) Sont éveillés.Seigneur, ils dorment.

DON SALLUSTE

Sont éveillés. Seigneur, ils dorment.Parlez bas. J’aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.

DON SALLUSTE

Ils se sont regardés ! Est-ce qu’ils se connaissent ? (Ruy Blas sort.)

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