Scène
Acte V, scène 3
Par Victor Hugo
Le masque tombe : don Salluste tient enfin sa vengeance. Il explique posément à la reine que sa présence nocturne chez un homme suffit à annuler son mariage, lui présente un parchemin à signer et une voiture chargée d’or pour partir avec celui qu’elle croit être don César. Ruy Blas, d’abord anéanti, se redresse, dit qui il est, et tue le marquis.
C’est le grand renversement de la pièce. Le calme d’affaires du maître chanteur, qui parle comme un notaire, précède une explosion : le laquais devient juge et bourreau. Le comédien de Ruy Blas doit tenir un long silence humilié avant de prendre la parole, et faire entendre que ce n’est plus le duc d’Olmedo qui parle mais l’homme de rien.
59 répliques pour trois rôles, avec de longues séquences argumentées pour don Salluste et un basculement final très rapide. La mémorisation demande de bien tenir la mécanique juridique du chantage, la partie la plus ingrate. Scène majeure du répertoire romantique, à réserver à un travail avancé.
Chapitre : Acte V
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C’est moi !Grand Dieu ! — Fuyez, madame !
C’est moi ! Grand Dieu ! — Fuyez, madame !Il n’est plus temps ! Madame De Neubourg n’est plus reine d’Espagne.
Don Salluste !
Don Salluste !À jamais vous êtes la compagne De cet homme.
De cet homme.Grand Dieu ! c’est un piége en effet ! Et don César…
Et don César…Madame, hélas ! qu’avez-vous fait ?
Je vous tiens. — Mais je vais parler, sans lui déplaire, À votre majesté, car je suis sans colère. Je vous trouve, — écoutez, ne faisons pas de bruit, — Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit.
Ce fait, — pour une reine, — étant public, — en somme Suffit pour annuler le mariage à Rome. Le saint-père en serait informé promptement. Mais on supplée au fait par le consentement. Tout peut rester secret.
(Il tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la reine.) Tout peut rester secret.Signez-moi cette lettre Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre Par le grand écuyer au notaire mayor.
Ensuite, — une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or, (Désignant le dehors.) Est là. — Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide. Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède Et par Alcantara gagner le Portugal.
Allez où vous voudrez, cela nous est égal. Nous fermerons les yeux. — Obéissez. Je jure Que seul en ce moment je connais l’aventure ; Mais, si vous refusez, Madrid sait tout demain. Ne nous emportons pas.
Vous êtes dans ma main. (Montrant la table sur laquelle il y a une écritoire.) Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, madame.
Je suis en son pouvoir !
Je suis en son pouvoir !De vous je ne réclame Que ce consentement pour le porter au roi. (Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre.) Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi !
(À la reine.) Signez.
Signez.Que faire ?
Signez. Que faire ?Allons ! qu’est-ce qu’une couronne ? Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien De ceci. Tout se passe entre nous trois.
(Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la repousse ni la prenne.) De ceci. Tout se passe entre nous trois.Eh bien ? (La reine indécise et égarée, le regarde avec angoisse.)
Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. Le scandale et le cloître !
Le scandale et le cloître !Ô Dieu !
Le scandale et le cloître ! Ô Dieu !César vous aime. Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur, De fort grande maison. Presqu’un prince. Un seigneur Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne.
Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne… (Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante, et qui semble prête à signer.)
Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais ! (Arrachant des mains de la reine la plume et le parchemin qu’il déchire.) Ne signez pas, madame ! — Enfin ! — Je suffoquais !
Que dit-il ? don César !
Que dit-il ? don César !Je dis que je me nomme Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme ! (Se retournant vers don Salluste.) Je dis que c’est assez de trahison ainsi, Et que je ne veux pas de mon bonheur !
— Merci ! — Ah vous avez eu beau me parler à l’oreille !
— Je dis qu’il est bien temps qu’enfin je me réveille, Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, Et que je n’irai pas plus loin, et qu’à nous deux, Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme.
J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme !
Cet homme est en effet mon valet. (À Ruy Blas avec autorité.) Cet homme est en effet mon valet.Plus un mot.
Juste ciel !
Juste ciel !Seulement il a parlé trop tôt. (Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante.) Eh bien oui ! maintenant disons tout. Il n’importe ! Ma vengeance est assez complète de la sorte. (À la reine.)
Qu’en pensez-vous ? Madrid va rire, sur ma foi ! Ah ! vous m’avez cassé ! je vous détrône, moi. Ah ! vous m’avez banni ! je vous chasse, et m’en vante ! Ah ! vous m’avez pour femme offert votre suivante !
(Il éclate de rire.) Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. Vous pourrez l’épouser aussi ! certainement. Le roi s’en va ! — Son cœur sera votre richesse ! (Il rit.) Et vous l’aurez fait duc afin d’être duchesse !
(Grinçant des dents.) Ah ! Vous m’avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez !
Je crois que vous venez d’insulter votre reine ! (Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre.) — Oh ! n’allez point par là, ce n’en est pas la peine, J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà.
— Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea, Mais s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre ! — À mon tour ! — On écrase un serpent qu’on rencontre. — Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer !
Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! — Cet homme vous parlait insolemment, madame ? Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme, C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait.
Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre ! Je priais ! je pleurais ! je ne peux pas vous dire. (Au marquis.) Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d’ailleurs — je n’ai pas compris. — Ah ! misérable ! Vous osez, — votre reine ! une femme adorable ! Vous osez l’outrager quand je suis là !
— Tenez, Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez ! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire !
— Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre une épée, une hache, un couteau !
… — Pardieu ! j’étais laquais ! quand je serais bourreau ?
Vous n’allez pas frapper cet homme ?
Vous n’allez pas frapper cet homme ? Je me blâme D’accomplir devant vous ma fonction, madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu. (Il pousse don Salluste vers le cabinet.) — C’est dit, monsieur !
allez là-dedans prier Dieu !
C’est un assassinat !
C’est un assassinat !Crois-tu ?
C’est un assassinat !Crois-tu ?Sur ces murailles Rien ! pas d’arme ! (À Ruy Blas.) Rien ! pas d’arme !Une épée au moins !
Rien ! pas d’arme ! Une épée au moins !Marquis ! tu railles ! Maître ! est-ce que je suis un gentilhomme, moi ? Un duel ! fi donc !
je suis un de tes gens à toi, Valetaille de rouge et de galons vêtue, Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette, — et qui tue. Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien ? Comme un infâme ! comme un lâche !
comme un chien !
Grâce pour lui !
Grâce pour lui !Madame, ici chacun se venge. Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange :
Grâce !
Grâce !Au meurtre ! au secours !
Grâce !Au meurtre ! au secours !As-tu bientôt fini ?
Je meurs assassiné ! Démon !
Je meurs assassiné ! Démon !Tu meurs puni ! (Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux.)
Ciel ! (Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.)