Scène
Acte III, scène 2
Par Victor Hugo
Ruy Blas, laquais devenu duc d’Olmedo et premier ministre par la vengeance de don Salluste, surprend le conseil privé en train de se partager les revenus de l’Espagne. Le comte de Camporeal, Ubilla, don Manuel Arias et Covadenga sont là quand il les interrompt.
Son apostrophe ouvre un long réquisitoire : provinces perdues, flottes coulées, vice-rois corrompus, quatre cent trente millions d’or arrachés au peuple. C’est un homme du peuple qui parle aux grands sous un titre volé, et l’élan doit venir de là. La difficulté est de tenir l’énumération sans l’aplatir, puis de redescendre net lorsque l’huissier et le page viennent annoncer des visites.
46 répliques en alexandrins, presque toutes pour Ruy Blas, les autres personnages n’intervenant qu’à la fin. Les listes de noms propres et de places perdues sont le vrai obstacle : elles s’apprennent par séries plutôt que vers à vers. Grand morceau de tirade politique, fréquent en audition comme à l’oral.
Chapitre : Acte III
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Bon appétit ! messieurs ! — Bon appétit ! messieurs ! —Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure, L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure ! Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts Que d’emplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris devant votre pays qui tombe, Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe ! — Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur, Tout s’en va.
— Nous avons, depuis Philippe-Quatre, Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ; En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ; Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc, et les Montagnes-Bleues ! Mais voyez. — Du ponant jusques à l’orient, L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme, La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ; Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices ; La France, pour vous prendre, attend des jours propices ; L’Autriche aussi vous guette. — Et l’infant bavarois Se meurt, vous le savez.
— Quant à vos vice-rois, Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres, Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres. Quel remède à cela ? — L’État est indigent ; L’État est épuisé de troupes et d’argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères, Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères ! Et vous osez !… — Messieurs, en vingt ans, songez-y, Le peuple, — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi !
— Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie, Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, Le peuple misérable, et qu’on pressure encor, A sué quatre cent trente millions d’or ! Et ce n’est pas assez !
et vous voulez, mes maîtres !… — Ah ! j’ai honte pour vous ! — Au dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson. L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu, Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ; L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté De toute nation. — Tout seigneur à ses gages A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit. La nuit, on assassine et chacun crie : à l’aide ! — Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! — La moitié de Madrid pille l’autre moitié. Tous les juges vendus ;
pas un soldat payé. Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes Qui vont pieds nus.
Des gueux, des juifs, des montagnards, S’habillant d’une loque et s’armant de poignards. Aussi d’un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble Où le soldat douteux se transforme en larron. Matalobos a plus de troupes qu’un baron. Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne. Hélas !
les paysans qui sont dans la campagne Insultent en passant la voiture du roi ;
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi, Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule, Courbe son front pensif sur l’empire qui croule ! — Voilà ! — L’Europe, hélas !
écrase du talon Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon ! L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste, Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez, Expire dans cet antre où son sort se termine, Triste comme un lion mangé par la vermine ! — Charles-Quint !
dans ces temps d’opprobre et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ? Oh ! lève-toi ! viens voir ! — Les bons font place aux pires.
Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires, Penche… Il nous faut ton bras ! au secours, Charles-Quint ! Car l’Espagne se meurt ! car l’Espagne s’éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, Soleil éblouissant qui faisait croire au monde Que le jour désormais se levait à Madrid, Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit, Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore, Et que d’un autre peuple effacera l’aurore !
Hélas ! ton héritage est en proie aux vendeurs. Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs, On les souille ! — Ô géant ! se peut-il que tu dormes ? — On vend ton sceptre au poids !
un tas de nains difformes Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;
Et l’aigle impérial qui, jadis, sous ta loi, Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme, Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !
Monsieur le duc, — au nom de tous les deux, — voici Notre démission de notre emploi.
Notre démission de notre emploi.Merci. Vous vous retirerez, avec votre famille, (À Priego.) Vous, en Andalousie, — (À Camporeal.) Vous, en Andalousie, —Et vous, comte, en Castille. Chacun dans vos États.
Soyez partis demain. Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin Peut suivre ces messieurs.
Peut suivre ces messieurs.Fils, nous avons un maître. Cet homme sera grand.
Cet homme sera grand.Oui, s’il a le temps d’être.
Et s’il ne se perd pas à tout voir de trop près.
Il sera Richelieu !
Il sera Richelieu !S’il n’est Olivarez !
Un complot ! Qu’est ceci ? messieurs, que vous disais-je ? (Lisant.) — … « Duc d’Olmedo, veillez. Il se prépare un piège « Pour enlever quelqu’un de très-grand de Madrid. » (Examinant la lettre.) — On ne nomme pas qui.
Je veillerai. — L’écrit Est anonyme. — (Entre un huissier de cour qui s’approche de Ruy Blas avec une profonde révérence.) Est anonyme. —Allons ! qu’est-ce !
Est anonyme. — Allons ! qu’est-ce !À Votre Excellence J’annonce monseigneur l’ambassadeur de France.
Ah ! d’Harcourt ! Je ne puis à présent.
Ah ! d’Harcourt ! Je ne puis à présent.Monseigneur, Le nonce impérial dans la chambre d’honneur Attend Votre Excellence.
Attend votre excellence.À cette heure ? impossible.
Mon page ! je ne suis pour personne visible.
Le comte Guritan, qui revient de Neubourg…
Ah ! — page, enseigne-lui ma maison du faubourg. Qu’il m’y vienne trouver demain, si bon lui semble. Va. (Le page sort. Aux conseillers.) Va.Nous aurons tantôt à travailler ensemble. Dans deux heures.
Messieurs, revenez. (Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas.)