Scène
Acte II, scène 2
Par Victor Hugo
Seule après le départ de sa suite, la reine laisse aller sa pensée vers l’inconnu qui franchit chaque nuit le mur du parc pour lui déposer des fleurs et s’est blessé aux pointes de fer. Elle garde un morceau de dentelle et une lettre qu’elle a juré de déchirer, la relit une fois encore, prie devant la madone, puis l’huissier annonce une lettre du roi.
C’est un monologue lyrique construit sur une lutte : la reine veut prier et ne pense qu’à cette lettre, qu’elle finit par relire. Deux figures l’encadrent, un ange et un spectre, l’homme qui l’aime et don Salluste qui la hait. La comédienne doit tenir la solitude sans la jouer plaintive, et garder pour la fin l’élan d’espoir qui rend la chute plus cruelle.
20 répliques seulement, mais presque toutes pour la reine : la scène est en réalité un long monologue, ponctué d’une unique intervention de l’huissier. La mémorisation suit le trajet des objets, la dentelle, la lettre, la madone. Excellent morceau seul pour un concours ou une audition.
Chapitre : Acte II
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À ses dévotions ? Dis donc à sa pensée ! Où la fuir maintenant ? seule ! ils m’ont tous laissée. Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur ! (Rêvant.) Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s’est donc blessé ? Dieu ! — mais aussi c’est sa faute. Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ? Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici, Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi !
C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute. Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs. (S’enfonçant dans sa rêverie.)
Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs, Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse, De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse. — Mais lui ! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu. — Blessé !
— qui que tu sois, ô jeune homme inconnu ! Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime, Sans me rien demander, sans rien espérer même, Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours Pour donner une fleur à la reine d’Espagne ;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne, Puisque mon cœur subit une inflexible loi, Sois aimé par ta mère et sois béni par moi ! (Vivement et portant la main à son cœur.) — Oh ! sa lettre me brûle !
— (Retombant dans sa rêverie.) Oh ! sa lettre me brûle ! —Et l’autre ! l’implacable Don Salluste ! le sort me protège et m’accable. En même temps qu’un ange, un spectre affreux me suit ;
Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit, Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême, Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime. L’un me sauvera-t-il de l’autre ? Je ne sais. Hélas !
mon destin flotte à deux vents opposés. Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose ! Prions. (Elle s’agenouille devant la madone.) Prions.— Secourez-moi, madame ! car je n’ose Élever mon regard jusqu’à vous !
(Elle s’interrompt.) Élever mon regard jusqu’à vous !— Ô mon dieu ! La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu ! Vierge ! astre de la mer ! Vierge ! espoir du martyre ! Aidez-moi ! — (S’interrompant.) Aidez-moi !
—Cette lettre ! (Se tournant à demi vers la table.) Aidez-moi ! — Cette lettre !Elle est là qui m’attire. (S’agenouillant de nouveau.) Je ne veux plus la lire ! — Ô reine de douceur !
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur ! Venez, je vous appelle ! — Venez, je vous appelle ! —Oui, je vais la relire Une dernière fois ! Après, je la déchire ! (Avec un sourire triste.) Hélas !
Depuis un mois je dis toujours cela. (Elle déplie la lettre résolument et lit.) « Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là « Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
« Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile ; « Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut ; « Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. » (Elle pose la lettre sur la table.)
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère, Fût-ce dans du poison ! (Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.) Fût-ce dans du poison !Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi ! Oh ! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi. Mais il me laisse aussi, — seule, — d’amour privée. (La grande porte s’ouvre à deux battants.
Entre un huissier de chambre en grand costume.)
Une lettre du roi !
Une lettre du roi !Du roi ! je suis sauvée !