Scène

Acte V, scène 2

Par Victor Hugo

La porte s’ouvre sur la reine : elle a reçu une lettre signée qui la suppliait de venir cette nuit dans cette maison. Ruy Blas reconnaît avec horreur le billet qu’il a écrit sous la dictée de don Salluste au premier acte et comprend que le piège s’est refermé. Il la supplie de fuir, apprend qu’un homme masqué lui a ouvert, et cet homme paraît.

La scène est une montée d’effroi en temps réel : chaque réponse de la reine, innocente, aggrave la situation. L’enjeu pour le comédien est de jouer la terreur tout en protégeant celle qu’il aime, donc de retenir ce qu’il sait. La comédienne, elle, doit rester longtemps dans l’incompréhension, sous peine de tuer la tension avant le dernier vers.

40 répliques, souvent réduites à quelques mots et fréquemment partagées à l’intérieur d’un alexandrin. Le texte est court mais nerveux : mieux vaut le mémoriser par répliques enchaînées deux par deux. Scène de duo tendue, idéale pour travailler l’urgence sans hausser le volume.

Chapitre : Acte V

LA REINE

Jamais !Don César !

RUY BLAS

Jamais !Don César !Dieu ! c’est elle ! — Au piége horrible Elle est prise ! (Haut.) Elle est prise !Madame !…

LA REINE

Elle est prise !Madame !…Eh bien ! quel cri d’effroi ! César…

RUY BLAS

César…Qui vous a dit de venir ici ?

LA REINE

César… Qui vous a dit de venir ici ?Toi.

RUY BLAS

Moi ? — Comment ?

LA REINE

Moi ? — Comment ?J’ai reçu de vous…

RUY BLAS

Moi ? — Comment ? J’ai reçu de vous…Parlez donc vite !

LA REINE

Une lettre.

RUY BLAS

Une lettre.De moi ?

LA REINE

Une lettre. De moi ?De votre main écrite.

RUY BLAS

Mais c’est à se briser le front contre le mur ! Mais je n’ai pas écrit, pardieu ! j’en suis bien sûr !

LA REINE

Lisez donc. (Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et lit.)

RUY BLAS

Lisez donc.« Un danger terrible est sur ma tête. « Ma reine seule peut conjurer la tempête… (Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin.)

LA REINE

« En venant me trouver ce soir dans ma maison. « Sinon, je suis perdu. »

RUY BLAS

« Sinon, je suis perdu. »Ho ! quelle trahison ! Ce billet !

LA REINE

Ce billet !« Par la porte au bas de l’avenue, « Vous entrerez la nuit sans être reconnue. « Quelqu’un de dévoué vous ouvrira. »

RUY BLAS

« Quelqu’un de dévoué vous ouvrira. »J’avais Oublié ce billet. (À la reine, d’une voix terrible.) Oublié ce billet.Allez-vous-en !

LA REINE

Oublié ce billet.Allez-vous-en !Je vais M’en aller, don César. Ô mon Dieu ! que vous êtes Méchant ! qu’ai-je donc fait ?

RUY BLAS

Méchant ! qu’ai-je donc fait ?Ô ciel ! Ce que vous faites ? Vous vous perdez !

LA REINE

Vous vous perdez !Comment ?

RUY BLAS

Vous vous perdez !Comment ?Je ne puis l’expliquer. Fuyez vite.

LA REINE

Fuyez vite.J’ai même, et pour ne rien manquer, Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne…

RUY BLAS

Dieu ! — mais, à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne, Je sens que votre vie à flots s’écoule et s’en va. Partez !

LA REINE

Partez !Le dévoûment que mon amour rêva M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. Vous voulez m’écarter de vos dangers ! — Je reste.

RUY BLAS

Ah ! Voilà, par exemple, une idée ! ô mon Dieu ! Rester à pareille heure et dans un pareil lieu !

LA REINE

La lettre est bien de vous. Ainsi…

RUY BLAS

La lettre est bien de vous. Ainsi…Bonté divine !

LA REINE

Vous voulez m’éloigner ?

RUY BLAS

Vous voulez m’éloigner ?Comprenez !

LA REINE

Vous voulez m’éloigner ?Comprenez !Je devine. Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis…

RUY BLAS

Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis ! Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége ! Mais c’est vrai ! mais l’enfer de tous côtés t’assiége ! Pour te persuader je ne trouve donc rien ?

RUY BLAS

Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien. Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine, Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine ! Oh ! je t’aime. Va-t’en !

LA REINE

Oh ! je t’aime. Va-t’en !Don César…

RUY BLAS

« Quelqu’un de dévoué vous ouvrira. »Oh ! va-t’en ! — Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir ?

LA REINE

— Mais, j’y songe, on a dû t’ouvrir ?Mais oui.

RUY BLAS

— Mais, j’y songe, on a dû t’ouvrir ?Mais oui.Satan ! Qui ?

LA REINE

Qui ?Quelqu’un de masqué, caché par la muraille.

RUY BLAS

Masqué ! Qu’a dit cet homme ? est-il de haute taille ? Cet homme, quel est-il ? Mais parle donc ! j’attends ! (Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond.)

L’HOMME MASQUÉ

C’est moi ! (Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le reconnaissent avec terreur.)

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