Scène
Acte I, scène 3
Par Victor Hugo
Restés seuls un instant, don César et Ruy Blas se reconnaissent : ils ont vécu ensemble la misère des rues de Madrid. Ruy Blas raconte alors sa chute, l’enfance d’orphelin nourri de livres et d’orgueil, le rêveur devenu laquais, puis avoue l’amour insensé qu’il porte à la reine d’Espagne. Don Salluste écoute à l’écart.
C’est la scène de confidence de la pièce, celle qui donne au personnage son épaisseur avant que l’intrigue ne l’emporte. Le comédien doit tenir un récit de vie entier, du souvenir joyeux à l’aveu honteux, en gardant une adresse d’ami et non de tribun. La présence silencieuse du maître caché ajoute une tension que le jeu doit ignorer sans que le spectateur l’oublie.
80 répliques, dont plusieurs longues tirades pour Ruy Blas et des reparties brèves pour don César. Le récit suit une chronologie claire, ce qui rend le découpage en cartes naturel. Scène de référence pour aborder le rôle-titre sans passer par les grands morceaux du troisième acte.
Chapitre : Acte I
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Ruy Blas, restez ici. Je reviens.Sur ma foi, Je ne me trompais pas. C’est toi, Ruy Blas ?
Je ne me trompais pas. C’est toi, Ruy Blas ? C’est toi, Zafari ! Que fais-tu dans ce palais ?
Zafari ! Que fais-tu dans ce palais ? J’y passe. Mais je m’en vais. Je suis oiseau, j’aime l’espace. Mais toi ? cette livrée ? est-ce un déguisement ?
Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
Que dis-tu !
Que dis-tu ! Donne-moi ta main, que je la serre Comme en cet heureux temps de joie et de misère, Où je vivais sans gîte, où le jour j’avais faim, Où j’avais froid la nuit, où j’étais libre enfin !
— Quand tu me connaissais, j’étais un homme encore. Tous deux nés dans le peuple, — hélas ! c’était l’aurore ! Nous nous ressemblions au point qu’on nous prenait Pour frères ;
nous chantions dès l’heure où l’aube naît, Et le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte ! Oui, nous partagions tout.
Puis enfin arriva L’heure triste où chacun de son côté s’en va.
Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, Joyeux comme un enfant, libre comme un bohème, Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté, Qui n’a rien eu jamais et n’a rien souhaité ! Mais moi, quel changement !
Frère, que te dirai-je ? Orphelin, par pitié nourri dans un collège De science et d’orgueil, de moi, triste faveur ! Au lieu d’un ouvrier on a fait un rêveur. Tu sais, tu m’as connu.
Je jetais mes pensées Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées. J’opposais cent raisons à ton rire moqueur. J’avais je ne sais quelle ambition au cœur. À quoi bon travailler ?
Vers un but invisible Je marchais, je croyais tout réel, tout possible, J’espérais tout du sort !
— Et puis je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux, Devant quelque palais regorgeant de richesses, À regarder entrer et sortir des duchesses.
— Si bien qu’un jour, mourant de faim sur le pavé, J’ai ramassé du pain, frère, où j’en ai trouvé : Dans la fainéantise et dans l’ignominie. Oh !
quand j’avais vingt ans, crédule à mon génie, Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins, En méditations sur le sort des humains ; J’avais bâti des plans sur tout, — une montagne De projets ;
— je plaignais le malheur de l’Espagne ; Je croyais, pauvre esprit, qu’au monde je manquais… — Ami, le résultat, tu le vois : — un laquais !
Oui, je le sais, la faim est une porte basse : Et, par nécessité, lorsqu’il faut qu’il y passe, Le plus grand est celui qui se courbe le plus. Mais le sort a toujours son flux et son reflux. Espère.
Espère.Le marquis de Finlas est mon maître.
Je le connais. — Tu vis dans ce palais, peut-être ?
Non, avant ce matin et jusqu’à ce moment Je n’en avais jamais passé le seuil.
Je n’en avais jamais passé le seuil.Vraiment ? Ton maître cependant pour sa charge y demeure ?
Oui, car la cour le fait demander à toute heure. Mais il a quelque part un logis inconnu, Où jamais en plein jour peut-être il n’est venu. À cent pas du palais. Une maison discrète. Frère, j’habite là.
Par la porte secrète Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, Le marquis vient, suivi d’hommes qu’il introduit. Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse. Ils s’enferment, et nul ne sait ce qui se passe.
Là, de deux noirs muets je suis le compagnon. Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
Oui, c’est là qu’il reçoit, comme chef des alcades, Ses espions ; c’est là qu’il tend ses embuscades. C’est un homme profond qui tient tout dans sa main.
Hier, il m’a dit : — Il faut être au palais demain. Avant l’aurore. Entrez par la grille dorée.
— En arrivant il m’a fait mettre la livrée, Car l’habit odieux sous lequel tu me vois, Je le porte aujourd’hui pour la première fois.
Espère !
Espère !Espérer ! mais tu ne sais rien encore. Vivre sous cet habit qui souille et déshonore, Avoir perdu la joie et l’orgueil, ce n’est rien. Être esclave, être vil ; qu’importe ? — Écoute bien : Frère !
je ne sens pas cette livrée infâme, Car j’ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme, Qui me serre le cœur dans ses replis ardents. Le dehors te fait peur ? si tu voyais dedans !
Que veux-tu dire ?
Que veux-tu dire ?Invente, imagine, suppose. Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose D’étrange, d’insensé, d’horrible et d’inouï. Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme Plus sourd que la folie et plus noir que le crime, Tu n’approcheras pas encore de mon secret. — Tu ne devines pas ? — Hé ! qui devinerait ? — Zafari !
dans le gouffre où mon destin m’entraîne, Plonge les yeux ! — Je suis amoureux de la reine !
Ciel !
Ciel !Sous un dais orné du globe impérial, Il est, dans Aranjuez ou dans l’Escurial, — Dans ce palais, parfois, — mon frère, il est un homme Qu’à peine on voit d’en bas, qu’avec terreur on nomme ;
Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous ; Qu’on regarde en tremblant et qu’on sert à genoux ; Devant qui se couvrir est un honneur insigne ; Qui peut faire tomber nos deux têtes d’un signe ;
Dont chaque fantaisie est un événement ; Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement Dans une majesté redoutable et profonde ; Et dont on sent le poids dans la moitié du monde. Eh bien !
— moi, le laquais, — tu m’entends, — Eh bien ! oui, Cet homme-là ! le roi ! je suis jaloux de lui !
Jaloux du roi !
Jaloux du roi !Hé oui, jaloux du roi ! sans doute, Puisque j’aime sa femme !
Puisque j’aime sa femme !Oh ! malheureux !
Puisque j’aime sa femme ! Oh ! malheureux !Écoute. Je l’attends tous les jours au passage. Je suis Comme un fou. Ho ! sa vie est un tissu d’ennuis, À cette pauvre femme ! — Oui, chaque nuit j’y songe !
— Vivre dans cette cour de haine et de mensonge, Mariée à ce roi qui passe tout son temps À chasser ! Imbécile ! — un sot ! vieux à trente ans ! Moins qu’un homme ! à régner comme à vivre inhabile.
— Famille qui s’en va ! — Le père était débile Au point qu’il ne pouvait tenir un parchemin. — Oh ! si belle et si jeune, avoir donné sa main À ce roi Charles deux ! Elle ! Quelle misère !
— Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire. Tu sais ? en remontant la rue Ortaleza. Comment cette démence en mon cœur s’amassa, Je l’ignore. Mais juge !
elle aime une fleur bleue — D’Allemagne… — Je fais chaque jour une lieue, Jusqu’à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. J’en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. J’en compose un bouquet ;
je prends les plus jolies… — Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! — Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori.
Même, hier, j’osai mettre Dans le bouquet, — vraiment, plains-moi, frère ! — une lettre !
La nuit, pour parvenir jusqu’à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu’on met sur les murailles. Un jour j’y laisserai ma chair et mes entrailles.
Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
Diable ! ton algarade a son danger. Prends garde.
Le comte d’Onate, qui l’aime aussi, la garde Et comme un majordome et comme un amoureux Quel reître, une nuit, gardien peu langoureux, Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane, Te le clouer au cœur d’un coup de pertuisane.
— Mais quelle idée ! aimer la reine ! ah çà, pourquoi ? Comment diable as-tu fait ?
Comment diable as-tu fait ? Est-ce que je sais, moi ! — Oh ! mon âme au démon !
je la vendrais pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre, Je vois en ce moment, comme un vivant affront, Entrer, la plume au feutre et l’orgueil sur le front !
Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, Et pour pouvoir comme eux m’approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux ! Mais, ô rage ! être ainsi, près d’elle ! devant eux ! En livrée ! un laquais !
être un laquais pour elle ! Ayez pitié de moi, mon dieu ! (Se rapprochant de don César.) Ayez pitié de moi, mon dieu ! Je me rappelle. Ne demandais-tu pas pourquoi je l’aime ainsi, Et depuis quand ?
… — Un jour… — Mais à quoi bon ceci ? C’est vrai, je t’ai toujours connu cette manie ! Par mille questions vous mettre à l’agonie ! Demander où ? comment ? quand ? pourquoi ? Mon sang bout ! Je l’aime follement !
Je l’aime, voilà tout !
Là ; ne te fâche pas.
Là ; ne te fâche pas.Non. Je souffre. — Pardonne. Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t’en, frère. Abandonne Ce misérable fou qui porte avec effroi Sous l’habit d’un valet les passions d’un roi !
Te fuir !
— moi qui n’ai pas souffert, n’aimant personne, Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, Gueux, qui vais mendiant l’amour je ne sais où, À qui de temps en temps le destin jette un sou, Moi, cœur éteint, dont l’âme, hélas !
s’est retirée, Du spectacle d’hier affiche déchirée, Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins ! Mon frère, je t’envie autant que je te plains ! — Ruy Blas ! —
Ruy Blas ! —Voici l’argent :
Ruy Blas ! —Voici l’argent : Hum ! Le diable m’emporte ! Cette sombre figure écoutait à la porte. Bah ! qu’importe, après tout ! (Haut à don Salluste.) Bah ! qu’importe, après tout !Don Salluste, merci.
Vous allez suivre, alors qu’il sortira d’ici, L’homme qui compte là de l’argent. — En silence, Vous vous emparerez de lui. — Sans violence. Vous l’irez embarquer, par le plus court chemin, À Denia.
— (Il leur remet un parchemin scellé.) À Denia. —Voici l’ordre écrit de ma main. — Enfin, sans écouter sa plainte chimérique, Vous le vendrez en mer aux corsaires d’Afrique. Mille piastres pour vous.
Faites vite à présent. (Les trois alguazils s’inclinent et sortent.)
Rien n’est plus gracieux et plus divertissant Que des écus à soi qu’on met en équilibre. (Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas.) Frère, voici ta part.
Frère, voici ta part.Comment !
Frère, voici ta part. Comment !Prends ! viens ! sois libre !
Diable !
Diable !Non. C’est le cœur qu’il faudrait délivrer. Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou ? suis-je sage ? Dieu le sait. (Il ramasse l’argent et le jette dans le sac, qu’il empoche.)
Dieu le sait.À peu près même air, même visage.
Adieu.
Adieu.Ta main ! (Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Salluste, qui se tient à l’écart.)