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Acte I, scène 5

Devant les grands d’Espagne réunis pour le passage de la reine, don Salluste présente Ruy Blas comme son cousin don César, comte de Garofa, revenu des Indes après dix ans d’absence. Le marquis del Basto et le marquis de Santa-Cruz reconnaissent l’absent, le comte d’Albe parle chiffons, et la cour adopte l’imposteur. L’huissier annonce la reine.

L’enjeu tient dans le décalage entre l’aisance des seigneurs et l’effroi du faux cousin. Ruy Blas parle très peu : il subit une identité qu’on lui fabrique en public, phrase après phrase. Le comédien doit donc exister par le silence et par le corps, jusqu’au vers final où le maître découvre enfin son ordre, plaire à cette femme et devenir son amant.

46 répliques réparties entre sept rôles, la plupart brèves. La mémorisation est facilitée par le rythme de présentation, mais exige de bien tenir les enchaînements coupés au milieu de l’alexandrin. Scène utile en atelier de groupe, où chacun tient un courtisan.

46 répliquesVictor Hugo

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Le texte
tes répliques
DON SALLUSTE

Souffrez qu’à votre grâce Je présente, marquis, mon cousin don César, Comte de Garofa près de Velalcazar.

RUY BLAS

Ciel !

DON SALLUSTE

Taisez-vous !

LE MARQUIS DEL BASTO

Monsieur… charmé. (Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras.)

DON SALLUSTE

Laissez-vous faire. Saluez ! (Ruy Blas salue le marquis.)

LE MARQUIS DEL BASTO

J’aimais fort madame votre mère. (Bas, à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas.) Bien changé ! Je l’aurais à peine reconnu.

DON SALLUSTE

Dix ans d’absence !

LE MARQUIS DEL BASTO

Au fait !

DON SALLUSTE

Le voilà revenu ! Vous souvient-il, marquis ? oh ! quel enfant prodigue ! Comme il vous répandait les pistoles sans digue !

DON SALLUSTE

Tous les soirs danse et fête au vivier d’Apollo, Et cent musiciens faisant rage sur l’eau ! À tous moments, galas, masques, concerts, fredaines, Éblouissant Madrid de visions soudaines ! — En trois ans, ruiné !

DON SALLUSTE

— c’était un vrai lion. — Il arrive de l’Inde avec le galion.

RUY BLAS

Seigneur…

DON SALLUSTE

Appelez-moi cousin, car nous le sommes. Les Bazan sont, je crois, d’assez francs gentilshommes. Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza. Son petit-fils, Pedro De Bazan, épousa Marianne De Gor.

DON SALLUSTE

Il eut de Marianne Jean, qui fut général de la mer Océane Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. Moi, je suis le marquis de Finlas ;

DON SALLUSTE

vous, le comte De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte. Par les femmes, César, notre rang est égal. Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal.

DON SALLUSTE

Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre : Je suis le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre.

RUY BLAS

Où donc m’entraîne-t-il ?

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Vous l’expliquez fort bien. S’il est votre cousin, il est aussi le mien.

DON SALLUSTE

C’est vrai, car nous avons une même origine, Monsieur De Santa-Cruz. (Il lui présente Ruy Blas.) Don César.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

J’imagine Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort.

DON SALLUSTE

Si fait.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Il est donc revenu ?

DON SALLUSTE

Des Indes.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

En effet !

DON SALLUSTE

Vous le reconnaissez ?

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Pardieu ! Je l’ai vu naître !

DON SALLUSTE

Le bon homme est aveugle et se défend de l’être. Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Touchez là, mon cousin.

RUY BLAS

Seigneur…

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

On n’est pas mieux ! À Ruy Blas. Charmé de vous revoir !

DON SALLUSTE

Je vais payer ses dettes. Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment, Chez le roi, — chez la reine… —

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ

Un jeune homme charmant ! J’y vais songer. — Et puis il est de la famille.

DON SALLUSTE

Vous avez tout crédit au conseil de Castille, Je vous le recommande. (Don Salluste lui présente Ruy Blas.) Un mien cousin, César, Comte de Garofa, près de Velalcazar.

DON SALLUSTE

(Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas interdit.)

DON SALLUSTE

Vous n’étiez pas hier au ballet d’Atalante ? Lindamire a dansé d’une façon galante. (Il s’extasie sur le pourpoint du comte d’Albe.) C’est très beau, comte d’Albe !

LE COMTE D’ALBE

Ah ! j’en avais encor Un plus beau. Satin rose avec des rubans d’or. Matalobos me l’a volé.

UN HUISSIER DE COUR

La reine approche ! Prenez vos rangs, messieurs.

DON SALLUSTE

Est-ce que, sans reproche, Quand votre sort grandit, votre esprit s’amoindrit ? Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid.

DON SALLUSTE

Ma petite maison, près du pont, où vous êtes, — Je n’en veux rien garder, hormis les clefs secrètes, — Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. Vous recevrez bientôt d’autres ordres.

DON SALLUSTE

Ainsi Faites ma volonté, je fais votre fortune. Montez, ne craignez rien, car l’heure est opportune. La cour est un pays où l’on va sans voir clair. Marchez les yeux bandés ; j’y vois pour vous, mon cher !

DON SALLUSTE

(De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre.)

L’HUISSIER

La reine !

RUY BLAS

La reine ! ah !

DON SALLUSTE

Quel vertige vous gagne ? Couvrez-vous donc, César. Vous êtes grand d’Espagne.

RUY BLAS

Et que m’ordonnez-vous, seigneur, présentement ?

DON SALLUSTE

De plaire à cette femme et d’être son amant.