Scène
Acte I, scène 5
Par Victor Hugo
Devant les grands d’Espagne réunis pour le passage de la reine, don Salluste présente Ruy Blas comme son cousin don César, comte de Garofa, revenu des Indes après dix ans d’absence. Le marquis del Basto et le marquis de Santa-Cruz reconnaissent l’absent, le comte d’Albe parle chiffons, et la cour adopte l’imposteur. L’huissier annonce la reine.
L’enjeu tient dans le décalage entre l’aisance des seigneurs et l’effroi du faux cousin. Ruy Blas parle très peu : il subit une identité qu’on lui fabrique en public, phrase après phrase. Le comédien doit donc exister par le silence et par le corps, jusqu’au vers final où le maître découvre enfin son ordre, plaire à cette femme et devenir son amant.
46 répliques réparties entre sept rôles, la plupart brèves. La mémorisation est facilitée par le rythme de présentation, mais exige de bien tenir les enchaînements coupés au milieu de l’alexandrin. Scène utile en atelier de groupe, où chacun tient un courtisan.
Chapitre : Acte I
Le marquis Del Basto ! —Souffrez qu’à votre grâce Je présente, marquis, mon cousin don César, Comte de Garofa près de Velalcazar.
Ciel !
Ciel !Taisez-vous !
Ciel !Taisez-vous !Monsieur… charmé. (Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras.)
Ciel !Taisez-vous !Monsieur… charmé.Laissez-vous faire. Saluez ! (Ruy Blas salue le marquis.)
Saluez !J’aimais fort madame votre mère. (Bas, à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas.) Bien changé ! Je l’aurais à peine reconnu.
Dix ans d’absence !
Dix ans d’absence !Au fait !
Dix ans d’absence ! Au fait !Le voilà revenu ! Vous souvient-il, marquis ? oh ! quel enfant prodigue ! Comme il vous répandait les pistoles sans digue !
Tous les soirs danse et fête au vivier d’Apollo, Et cent musiciens faisant rage sur l’eau ! À tous moments, galas, masques, concerts, fredaines, Éblouissant Madrid de visions soudaines ! — En trois ans, ruiné !
— c’était un vrai lion. — Il arrive de l’Inde avec le galion.
Seigneur…
Seigneur…Appelez-moi cousin, car nous le sommes. Les Bazan sont, je crois, d’assez francs gentilshommes. Nous avons pour ancêtre Iniguez d’Iviza. Son petit-fils, Pedro De Bazan, épousa Marianne De Gor.
Il eut de Marianne Jean, qui fut général de la mer Océane Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. Moi, je suis le marquis de Finlas ;
vous, le comte De Garofa. Tous deux se valent si l’on compte. Par les femmes, César, notre rang est égal. Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal.
Votre branche n’est pas moins haute que la nôtre : Je suis le fruit de l’une, et vous la fleur de l’autre.
Où donc m’entraîne-t-il ?
Où donc m’entraîne-t-il ?Vous l’expliquez fort bien. S’il est votre cousin, il est aussi le mien.
C’est vrai, car nous avons une même origine, Monsieur De Santa-Cruz. (Il lui présente Ruy Blas.) Monsieur De Santa-Cruz.Don César.
Monsieur De Santa-Cruz. Don César.J’imagine Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort.
Que ce n’est pas celui qu’on croyait mort.Si fait.
Il est donc revenu ?
Il est donc revenu ?Des Indes.
Il est donc revenu ? Des Indes.En effet !
Vous le reconnaissez ?
Vous le reconnaissez ?Pardieu ! Je l’ai vu naître !
Le bon homme est aveugle et se défend de l’être. Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
Touchez là, mon cousin.
Touchez là, mon cousin.Seigneur…
Touchez là, mon cousin. Seigneur…On n’est pas mieux ! À Ruy Blas. Charmé de vous revoir !
Charmé de vous revoir !Je vais payer ses dettes. Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment, Chez le roi, — chez la reine… —
Chez le roi, — chez la reine… —Un jeune homme charmant ! J’y vais songer. — Et puis il est de la famille.
Vous avez tout crédit au conseil de Castille, Je vous le recommande. (Don Salluste lui présente Ruy Blas.) Je vous le recommande.Un mien cousin, César, Comte de Garofa, près de Velalcazar.
(Les seigneurs échangent gravement des révérences avec Ruy Blas interdit.)
Vous n’étiez pas hier au ballet d’Atalante ? Lindamire a dansé d’une façon galante. (Il s’extasie sur le pourpoint du comte d’Albe.) C’est très beau, comte d’Albe !
C’est très beau, comte d’Albe ! Ah ! j’en avais encor Un plus beau. Satin rose avec des rubans d’or. Matalobos me l’a volé.
Matalobos me l’a volé.La reine approche ! Prenez vos rangs, messieurs.
Prenez vos rangs, messieurs.Est-ce que, sans reproche, Quand votre sort grandit, votre esprit s’amoindrit ? Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid.
Ma petite maison, près du pont, où vous êtes, — Je n’en veux rien garder, hormis les clefs secrètes, — Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. Vous recevrez bientôt d’autres ordres.
Ainsi Faites ma volonté, je fais votre fortune. Montez, ne craignez rien, car l’heure est opportune. La cour est un pays où l’on va sans voir clair. Marchez les yeux bandés ; j’y vois pour vous, mon cher !
(De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre.)
La reine !
La reine !La reine ! ah !
La reine ! La reine ! ah ! Quel vertige vous gagne ? Couvrez-vous donc, César. Vous êtes grand d’Espagne.
Et que m’ordonnez-vous, seigneur, présentement ?
De plaire à cette femme et d’être son amant.