Scène

Acte III, scène 1

Par Victor Hugo

Le conseil privé se réunit à Madrid en l’absence du roi, enfermé dans son Escurial. Les grands commentent l’ascension du nouveau venu, secrétaire universel, ministre et duc d’Olmedo en six mois, s’étonnent de sa maison aux volets clos et de ses laquais muets, puis passent aux affaires publiques, c’est-à-dire au partage des revenus de l’Espagne et de ses colonies.

Hugo écrit ici une satire de cour où chacun défend son écuelle. La curiosité malveillante du début prépare la dénonciation qui suivra, et la querelle finale sur les nègres, l’arsenic ou les forêts dit tout de l’État sans un mot de commentaire. Les comédiens doivent tenir un ensemble choral, où l’effet vient du chevauchement et non des individus.

38 répliques réparties entre sept rôles de courtisans, presque toutes brèves. Aucun rôle n’est écrasant, ce qui rend la scène facile à monter en groupe mais exige une mémorisation des relances plutôt que des tirades. Bon support pour un travail collectif sur la parole politique.

Chapitre : Acte III

DON MANUEL ARIAS

Cette fortune-là cache quelque mystère.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Il a la toison d’or. Le voilà secrétaire Universel, ministre, et puis duc d’Olmedo !

DON MANUEL ARIAS

En six mois !

LE COMTE DE CAMPOREAL

En six mois !On le sert derrière le rideau.

DON MANUEL ARIAS

La reine !

LE COMTE DE CAMPOREAL

La reine !Au fait, le roi, malade et fou dans l’âme, Vit avec le tombeau de sa première femme. Il abdique, enfermé dans son Escurial, Et la reine fait tout !

DON MANUEL ARIAS

Et la reine fait tout ! Mon cher Camporeal, Elle règne sur nous, et don César sur elle.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Il vit d’une façon qui n’est pas naturelle. D’abord, quant à la reine, il ne la voit jamais. Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais Comme depuis six mois je les guette, et pour cause, J’en suis sûr.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Puis il a le caprice morose D’habiter, assez près de l’hôtel de Tormez, Un logis aveuglé par des volets fermés, Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes, Qui, s’ils n’étaient muets, diraient beaucoup de choses.

DON MANUEL ARIAS

Des muets ?

LE COMTE DE CAMPOREAL

Des muets ?Des muets. — Tous ses autres valets Restent au logement qu’il a dans le palais.

DON MANUEL ARIAS

C’est singulier.

DON ANTONIO UBILLA

C’est singulier.Il est de grande race, en somme.

LE COMTE DE CAMPOREAL

L’étrange, c’est qu’il veut faire son honnête homme ! (À don Manuel Arias.) — Il est cousin, — aussi Santa-Cruz l’a poussé ! — De ce marquis Salluste écroulé l’an passé.

LE COMTE DE CAMPOREAL

— Jadis, ce don César, aujourd’hui notre maître, Était le plus grand fou que la lune eût vu naître, C’était un drôle, — on sait des gens qui l’ont connu, — Qui prit un beau matin son fonds pour revenu, Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses, Et dont la fantaisie avait des dents féroces Capables de manger en un an le Pérou.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Un jour il s’en alla, sans qu’on ait su par où.

DON MANUEL ARIAS

L’âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Toute fille de joie en séchant devient prude.

UBILLA

Je le crois homme probe.

LE COMTE DE CAMPOREAL

Je le crois homme probe.Oh ! candide Ubilla ! Qui se laisse éblouir à ces probités-là ! (D’un ton significatif.) La maison de la reine, ordinaire et civile, (Appuyant sur les chiffres.)

LE COMTE DE CAMPOREAL

Coûte par an six cent soixante-quatre mille Soixante-six ducats ! — c’est un pactole obscur Où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr. Eau trouble, pêche claire.

LE MARQUIS DE PRIEGO

Eau trouble, pêche claire.Ah çà, ne vous déplaise, Je vous trouve imprudents et parlant fort à l’aise. Feu mon grand-père, auprès du comte-duc nourri, Disait : Mordez le roi, baisez le favori.

LE MARQUIS DE PRIEGO

— Messieurs, occupons-nous des affaires publiques.

MONTAZGO

Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques De quoi payer l’emploi d’alcade à mon neveu.

UBILLA

Vous, vous m’aviez promis de nommer avant peu Mon cousin Melchior d’Elva bailli de l’Èbre.

MONTAZGO

Nous venons de doter votre fille. On célèbre Encor sa noce. — On est sans relâche assailli…

UBILLA

Vous aurez votre alcade.

MONTAZGO

Vous aurez votre alcade.Et vous votre bailli. (Ils se serrent la main.)

COVADENGA

Messieurs les conseillers de Castille, il importe, Afin qu’aucun de nous de sa sphère ne sorte, De bien régler nos droits et de faire nos parts.

COVADENGA

Le revenu d’Espagne en cent mains est épars, C’est un malheur public, il y faut mettre un terme. Les uns n’ont pas assez, les autres trop. La ferme Du tabac est à vous, Ubilla.

COVADENGA

L’indigo Et le musc sont à vous, marquis de Priego. Camporeal perçoit l’impôt des huit mille hommes, L’almojarifazgo, le sel, mille autres sommes, Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet. (À Montazgo.)

COVADENGA

Vous qui me regardez de cet œil inquiet, Vous avez à vous seul, grâce à votre manège, L’impôt sur l’arsenic et le droit sur la neige ;

COVADENGA

Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton, L’amende des bourgeois qu’on punit du bâton, La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose !… — Moi, je n’ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose !

LE COMTE DE CAMPOREAL

Oh ! le vieux diable ! il prend les profits les plus clairs. Excepté l’Inde, il a les îles des deux mers. Quelle envergure ! Il tient Mayorque d’une griffe Et de l’autre il s’accroche au pic de Ténériffe !

COVADENGA

Moi, je n’ai rien !

LE MARQUIS DE PRIEGO

Moi, je n’ai rien !Il a les nègres ! (Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.)

MONTAZGO

Moi, je n’ai rien !Il a les nègres !Je devrais Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts !

COVADENGA

Donnez-moi l’arsenic, je vous cède les nègres !

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