Scène
Acte II, scène 4
Par Victor Hugo
À peine Ruy Blas sorti des appartements, don Guritan l’arrête avec deux épées sous le bras. Le vieux majordome, amoureux transi de la reine, énumère par le menu les rivaux qu’il a tués depuis quarante ans, un par décennie, avant d’en venir au fait : ils aiment la même femme, l’un des deux est de trop. Casilda file prévenir la reine.
La scène tient sur un comique de sérieux absolu. Don Guritan raconte ses meurtres comme on récite un état de service, avec une courtoisie parfaite, et c’est cette politesse qui rend la menace drôle et inquiétante. Le comédien doit tenir la longue énumération sans clin d’œil, et laisser Ruy Blas, désarçonné, poser les questions du spectateur.
30 répliques, dont la plupart pour don Guritan, y compris deux tirades d’énumération qui se mémorisent par leur structure répétitive, chaque nom appelant une date. Morceau très apprécié des comédiens de composition et des rôles de vieillard jaloux, souvent travaillé seul pour la tirade.
Chapitre : Acte II
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J’en apporterai deux de pareille longueur.
Monsieur, que signifie ?…
Monsieur, que signifie ?…En mille six cent cinquante, J’étais très-amoureux. J’habitais Alicante.
Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours, Regardait de fort près ma maîtresse, et toujours Passait sous son balcon, devant la cathédrale, Plus fier qu’un capitan sur la barque amirale.
Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard. Je le tuai. — (Ruy Blas veut l’interrompre, don Guritan l’arrête du geste, et continue.) Je le tuai.
—Vers l’an soixante-six, plus tard, Gil, comte d’Iscola, cavalier magnifique, Envoya chez ma belle, appelée Angélique, Avec un billet doux, qu’elle me présenta, Un esclave nommé Grifel de Viserta.
Je fis tuer l’esclave et je tuai le maître.
Monsieur !…
Monsieur !…Plus tard, vers l’an quatre-vingt, je crus être Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons, Pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons Dont le visage altier et charmant s’accommode D’un panache éclatant.
C’est l’époque où la mode Était qu’on fît ferrer ses mules en or fin. Je tuai don Tirso Gamonal.
Je tuai don Tirso Gamonal.Mais enfin Que veut dire cela, monsieur ?
Que veut dire cela, monsieur ?Cela veut dire, Comte, qu’il sort de l’eau du puits quand on en tire ; Que le soleil se lève à quatre heures demain ;
Qu’il est un lieu désert et loin de tout chemin, Commode aux gens de cœur, derrière la chapelle ; Qu’on vous nomme, je crois, César, et qu’on m’appelle Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra, Comte d’Onate.
Comte d’Onate.Bien, monsieur. On y sera.
Un duel ! avertissons la reine. (Elle rentre et disparaît par la petite porte.)
Un duel ! avertissons la reine.
En vos études, S’il vous plaît de connaître un peu mes habitudes, Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai Que je n’ai jamais eu qu’un goût fort modéré Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache, Beaux damerets sur qui l’œil des femmes s’attache, Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux, Et qui, dans les maisons, faisant force clins d’yeux Prenant sur les fauteuils d’adorables tournures, Viennent s’évanouir pour des égratignures.
Mais — je ne comprends pas.
Mais — je ne comprends pas.Vous comprenez fort bien. Nous sommes tous les deux épris du même bien. L’un de nous est de trop dans ce palais. En somme, Vous êtes écuyer, moi je suis majordome. Droits pareils.
Au surplus, je suis mal partagé, La partie entre nous n’est pas égale : j’ai Le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune. Donc vous me faites peur.
À la table où je jeûne Voir un jeune affamé s’asseoir avec des dents Effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents, Cela me trouble fort.
Quant à lutter ensemble Sur le terrain d’amour, beau champ qui toujours tremble, De fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut, J’ai la goutte ;
et d’ailleurs ne suis point assez sot Pour disputer le cœur d’aucune Pénélope Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
C’est pourquoi, vous trouvant fort beau, fort caressant, Fort gracieux, fort tendre et fort intéressant, Il faut que je vous tue.
Il faut que je vous tue.Eh bien, essayez.
Il faut que je vous tue. Eh bien, essayez.
Comte De Garofa, demain, à l’heure où le jour monte, À l’endroit indiqué, sans témoin, ni valet, Nous nous égorgerons galamment, s’il vous plaît, Avec épée et dague, en dignes gentilshommes, Comme il sied quand on est des maisons dont nous sommes.
(Il tend la main à Ruy Blas, qui la lui prend.) Pas un mot de ceci, n’est-ce pas ? — (Le comte fait un signe d’adhésion.) Pas un mot de ceci, n’est-ce pas ? — À demain. (Ruy Blas sort.)
Non, je n’ai pas du tout senti trembler sa main. Être sûr de mourir et faire de la sorte, C’est d’un brave jeune homme ! (Bruit d’une clef à la petite porte de la chambre de la reine. Don Guritan se retourne.)
C’est d’un brave jeune homme !On ouvre cette porte ?