Scène

Acte V, scène 1

Par Victor Hugo

La nuit, dans la maison aux volets clos, Ruy Blas fait le compte de ce qui lui reste : rien. Il a marché tout le jour dans Madrid, il croit la reine avertie et sauvée, et cette certitude suffit à sa décision. Il pose une petite fiole sur la table, barricade la porte secrète, écarte sa robe noire sur la livrée du premier acte et se prépare à mourir.

Le monologue est celui d’un homme calme, ce qui le rend plus dur à jouer qu’un désespoir bruyant. La livrée retrouvée dit tout : il meurt à la place sociale qu’il n’a jamais quittée. Le comédien doit tenir la tendresse du souvenir et la haine de soi dans le même mouvement, et laisser les objets, la fiole, le meuble poussé, structurer le jeu.

15 répliques pour un seul locuteur, soit un monologue d’environ deux mille sept cents caractères. La mémorisation suit une succession d’actions concrètes, ce qui la rend plus sûre qu’un texte purement lyrique. Beau morceau seul pour un comédien qui cherche autre chose qu’un rôle d’éclat.

Chapitre : Acte V

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RUY BLAS

C’est fini. Rêve éteint ! Visions disparues ! Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues. J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit, On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit.

RUY BLAS

Rien de trop effrayant sur ces murailles noires ; Les meubles sont rangés, les clefs sont aux armoires. Les muets sont là-haut qui dorment. La maison Est vraiment bien tranquille. Oh ! oui, pas de raison D’alarme.

RUY BLAS

Tout va bien. Mon page est très-fidèle. Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle. Ô mon dieu !

RUY BLAS

n’est-ce pas que je puis vous bénir, Que vous avez laissé l’avis lui parvenir, Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, À protéger cet ange, à déjouer Salluste, Qu’elle n’a rien à craindre, hélas !

RUY BLAS

rien à souffrir, Et qu’elle est bien sauvée, — et que je puis mourir ? (Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table.) Oui, meurs maintenant, lâche ! et tombe dans l’abîme !

RUY BLAS

Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime ! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul ! (Il écarte sa robe noire, sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il portait au premier acte.)

RUY BLAS

— Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul ! — Dieu ! Si ce démon vient voir sa victime morte ! (Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète.) Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte !

RUY BLAS

(Il revient vers la table.) — Oh ! le page a trouvé Guritan, c’est certain, Il n’était pas encor huit heures du matin. (Il fixe son regard sur la fiole.)

RUY BLAS

— Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant. J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent Personne n’y peut rien.

RUY BLAS

Ma chute est sans remède ! (S’asseyant sur le fauteuil.) Elle m’aimait pourtant ! — que Dieu me soit en aide ! Je n’ai pas de courage ! (Il pleure.) Je n’ai pas de courage !Oh !

RUY BLAS

l’on aurait bien dû Nous laisser en paix ! (Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.) Nous laisser en paix !Dieu ! (Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole.) Nous laisser en paix ! Dieu !

RUY BLAS

L’homme, qui m’a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut. Je souffre ! — Elle m’aimait !

RUY BLAS

— Et dire qu’on ne peut Jamais rien ressaisir d’une chose passée ! Je ne la verrai plus ! — Sa main que j’ai pressée, Sa bouche qui toucha mon front… — Ange adoré ! Pauvre ange ! — Il faut mourir, mourir désespéré !

RUY BLAS

Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix… — Je ne la verrai plus ! Je ne l’entendrai plus !

RUY BLAS

— Enfin c’est donc possible ? Jamais !

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