Scène
Acte IV, scène 2
Par Victor Hugo
Une dégringolade par la cheminée jette don César au milieu de la chambre, décoiffé, essoufflé et ravi. Il se croit seul dans une maison inconnue et récapitule ses aventures : les alguazils, l’embarquement forcé, les corsaires, le bagne, la femme jaune, l’évasion, le retour en Espagne et la nouvelle poursuite qui l’a mené sur ce toit. Il reconnaît la main de son cousin.
C’est le grand morceau comique de la pièce, un récit picaresque tenu par un seul homme. Tout repose sur l’allure : un gueux en guenilles qui parle en grand seigneur et raconte ses malheurs comme des exploits. Le comédien doit garder le mouvement, changer d’allure à chaque épisode, et laisser affleurer, sous la verve, la mélancolie d’un nom oublié qui reparaît.
28 répliques attribuées au seul don César : la scène est un monologue de plus de cinq mille caractères. La mémorisation suit l’ordre du récit, ce qui rend le découpage en cartes très naturel, un épisode par carte. Morceau de bravoure recherché pour les auditions comiques.
Chapitre : Acte IV
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(Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps.) Vous laisserez entrer ! — Allons ?Tant pis ! c’est moi ! Pardon ! ne faites pas attention, je passe.
Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché ! (Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul.) — Personne !
— sur le toit tout à l’heure perché, J’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. — Personne ! (S’asseyant dans un fauteuil.) Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. — Ouf ! que d’événements !
— J’en suis émerveillé Comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres ; Puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ;
Et cette grosse ville où l’on m’a tant battu ; Et les tentations faites sur ma vertu Par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ; Mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne ! Puis, quel roman !
le jour où j’arrive, c’est fort, Ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord ! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ; Je saute un mur ; j’avise une maison perdue Dans les arbres, j’y cours ; personne ne me voit ;
Je grimpe allègrement du hangard sur le toit ; Enfin, je m’introduis dans le sein des familles Par une cheminée où je mets en guenilles Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend !… — Pardieu !
monsieur Salluste est un grand sacripant ! (Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés.) — Mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte !
Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute ! — Ce manteau me paraît plus décent que le mien. C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien. Ah !
mon très-cher cousin, vous voulez que j’émigre Dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre ! Mais je vais me venger de vous, cousin damné, Épouvantablement, quand j’aurai déjeûné.
J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue, D’affreux vauriens sentant le gibet d’une lieue, Et je vous livrerai vivant aux appétits De tous mes créanciers — suivis de leurs petits.
Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies. (Après avoir examiné la chambre de tous côtés.) Maison mystérieuse et propre aux tragédies. Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.
Dans ce charmant logis on entre par en haut, Juste comme le vin entre dans les bouteilles. (Avec un soupir.) — C’est bien bon, du bon vin ! — C’est bien bon, du bon vin ! —Merveille des merveilles !
Cabinet sans issue où tout est clos aussi ! Personne ! — Où diable suis-je ? — Au fait j’ai réussi À fuir les alguazils. Que m’importe le reste ?
Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste Pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi ? (Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt.) Ah çà ! mais — je m’ennuie horriblement ici.
(Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du pan coupé.) Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque. (Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni.) Justement.
— Un pâté, du vin, une pastèque. C’est un encas complet. Six flacons bien rangés ! Diable ! sur ce logis j’avais des préjugés. (Examinant les flacons l’un après l’autre.) C’est d’un bon choix. — Allons !
l’armoire est honorable. Lisons d’abord ceci. (Il emplit le verre, et boit d’un trait.) Lisons d’abord ceci.C’est une œuvre admirable De ce fameux poëte appelé le soleil ! Xérès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil.
(Il s’assied, se verse un second verre et boit.) Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose De plus spiritueux ! (Il boit.) De plus spiritueux ! Ah Dieu, cela repose ! Mangeons. (Il entame le pâté.) Mangeons.
Chiens d’alguazils ! Je les ai déroutés. Ils ont perdu ma trace. (Il mange.) Ils ont perdu ma trace.Oh ! le roi des pâtés !
Quant au maître du lieu, s’il survient… — (Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur la table.) Quant au maître du lieu, s’il survient… —Je l’invite. — Pourvu qu’il n’aille pas me chasser !
Mangeons vite. (Il met les morceaux doubles.) Mon dîner fait, j’irai visiter la maison. Mais qui peut l’habiter ? peut-être un bon garçon. Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme. Bah ! quel mal fais-je ici ?
qu’est-ce que je réclame ? Rien, — l’hospitalité de ce digne mortel, À la manière antique, (Il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras.) À la manière antique,En embrassant l’autel. (Il boit.)
D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme. Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme. Ah ! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit ! Quoi, ce bohémien ? ce galeux ? ce bandit ? Ce Zafari ?
ce gueux ? ce va-nu-pieds… ? — Tout juste ! Don César De Bazan, cousin de don Salluste ? Oh ! la bonne surprise ! et dans Madrid, quel bruit ! Quand est-il revenu ? ce matin ? cette nuit ?
Quel tumulte partout en voyant cette bombe, Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe ! Don César De Bazan ! oui, messieurs, s’il vous plaît ! Personne n’y pensait, personne n’en parlait, Il n’était donc pas mort ?
il vit, messieurs, mesdames ! Les hommes diront : Diable ! — Oui-dà ! diront les femmes. Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, Mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers ! Quel beau rôle à jouer !
— Hélas ! l’argent me manque. (Bruit à la porte.) On vient. — Sans doute on va comme un vil saltimbanque M’expulser. — C’est égal, ne fais rien à demi, César !