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Acte II, scène 3

Un courrier entre porter à la reine une lettre venue d’Aranjuez, où le roi chasse : c’est Ruy Blas, ébloui de la voir de si près. L’usage veut que la duchesse ouvre et lise le message, qui tient en une ligne dérisoire sur le vent et six loups tués. La cour s’agite autour du messager, puis la reine renvoie chacun et Ruy Blas reste seul avec un morceau de dentelle.

Deux solitudes se croisent sans se dire. Le mari écrit une phrase de chasse, l’inconnu qui aime la reine se tient devant elle sans pouvoir parler, et l’indice qui pourrait tout révéler passe de main en main. Le comédien doit tenir un rôle presque muet au milieu du protocole, puis basculer seul dans l’émotion sur les derniers vers.

68 répliques distribuées entre cinq rôles, avec beaucoup d’échanges courts et de reprises d’alexandrins. La difficulté tient moins au volume qu’aux enchaînements de cour, très serrés. Bonne scène collective pour travailler l’étiquette et le contretemps.

68 répliquesVictor Hugo

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Le texte
tes répliques
RUY BLAS

Où suis-je ? — Qu’elle est belle ! — Oh ! pour qui suis-je ici ?

LA REINE

C’est un secours du Ciel ! (Haut.) Donnez vite !… (Se retournant vers le portrait du roi.) C’est un secours du Ciel ! Donnez vite ! Merci, Monseigneur ! (À la duchesse.) Monseigneur !

LA REINE

D’où me vient cette lettre ?

LA DUCHESSE

Madame, D’Aranjuez où le roi chasse.

LA REINE

Du fond de l’âme Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui, J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui ! Mais donnez donc.

LA DUCHESSE

L’usage, il faut que je le dise, Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.

LA REINE

Encore ! — Eh bien, lisez ! (La duchesse prend la lettre et la déplie lentement.)

CASILDA

Voyons le billet doux.

LA DUCHESSE

« Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups. « Signé, Carlos. »

LA REINE

Hélas !

DON GURITAN

C’est tout ?

LA DUCHESSE

Oui, seigneur comte.

CASILDA

Il a tué six loups ! comme cela vous monte L’imagination ! Votre cœur est jaloux, Tendre, ennuyé, malade ? — Il a tué six loups !

LA DUCHESSE

Si sa majesté veut ?…

LA REINE

Non.

CASILDA

C’est bien tout ?

LA DUCHESSE

Sans doute. Que faut-il donc de plus ? notre roi chasse ; en route Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait. C’est fort bien. (Examinant de nouveau la lettre.)

LA DUCHESSE

Il écrit ? non, il dicte.

LA REINE

En effet, Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature ! (Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. À part.) Est-ce une illusion ?

LA REINE

c’est la même écriture Que celle de la lettre ! (Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son cœur.) Oh ! qu’est-ce que cela ? (À la duchesse.)

LA REINE

Où donc est le porteur du message ?

LA DUCHESSE

Il est là.

LA REINE

Ce jeune homme ?

LA DUCHESSE

C’est lui qui l’apporte en personne. — Un nouvel écuyer que sa majesté donne À la reine. Un seigneur que de la part du roi Monsieur De Santa-Cruz me recommande, à moi.

LA REINE

Son nom ?

LA DUCHESSE

C’est le seigneur César De Bazan, comte De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte, C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.

LA REINE

Bien. Je veux lui parler. (À Ruy Blas.) Monsieur…

RUY BLAS

Elle me voit ! Elle me parle ! Dieu ! je tremble.

LA DUCHESSE

Approchez, comte.

DON GURITAN

Ce jeune homme ! écuyer ! ce n’est pas là mon compte. (Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents.)

LA REINE

Vous venez d’Aranjuez ?

RUY BLAS

Oui, Madame.

LA REINE

Le roi Se porte bien ? (Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale.) Il a dicté ceci pour moi ?

RUY BLAS

Il était à cheval, il a dicté la lettre… (Il hésite un moment.) À l’un des assistants.

LA REINE

Son regard me pénètre. Je n’ose demander à qui. (Haut.) C’est bien, allez. ― Ah ! ― (Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine.) ― Ah !

LA REINE

―Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés ? (À part.) Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ? (Ruy Blas s’incline, elle reprend.) Lesquels ?

RUY BLAS

Je ne sais point les noms dont on les nomme. Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts. Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid.

LA REINE

Trois jours ! (Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.)

RUY BLAS

C’est la femme d’un autre ! ô jalousie affreuse ! ― Et de qui ! ― Dans mon cœur un abîme se creuse.

DON GURITAN

Vous êtes écuyer de la reine ? Un seul mot. Vous connaissez quel est votre service ? Il faut Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine, Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine.

RUY BLAS

(À part.) Ouvrir au roi ! moi ! (Haut.) Mais… il est absent.

DON GURITAN

Le roi Peut-il pas arriver à l’improviste ?

RUY BLAS

Quoi !

DON GURITAN

Qu’a-t-il ?

LA REINE

Comme il pâlit ! (Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil.)

CASILDA

Madame, ce jeune homme Se trouve mal…

RUY BLAS

Moi, non ! mais c’est singulier comme Le grand air… le soleil… la longueur du chemin… (À part.) ― Ouvrir au roi !

CASILDA

Grand Dieu, madame ! à cette main Il est blessé !

LA REINE

Blessé !

CASILDA

Mais il perd connaissance. Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence !

LA REINE

Un flacon que j’ai là contient une liqueur… (En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit.) (À part.) C’est la même dentelle !

RUY BLAS

Oh ! (Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un silence.)

LA REINE

C’est lui !

RUY BLAS

Sur son cœur !

LA REINE

C’est lui !

RUY BLAS

Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure !

CASILDA

Comment vous êtes-vous blessé ? c’est tout à l’heure ? Non ? cela s’est rouvert en route ? Aussi pourquoi Vous charger d’apporter le message du roi ?

LA REINE

Vous finirez bientôt vos questions, j’espère.

LA DUCHESSE

Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère ?

LA REINE

Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien L’apporter, n’est-ce pas ?

CASILDA

Mais il n’a dit en rien Qu’il eût écrit la lettre.

LA REINE

Oh ! (À Casilda.) Tais-toi !

CASILDA

Votre grâce Se trouve-t-elle mieux ?

RUY BLAS

Je renais !

LA REINE

L’heure passe, Rentrons. — Qu’en son logis le comte soit conduit. (Aux pages au fond du théâtre.) Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit ?

LA REINE

Il passe la saison tout entière à la chasse. (Elle rentre avec sa suite dans ses appartements.)

CASILDA

La reine a dans l’esprit quelque chose. (Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite cassette aux reliques.)

RUY BLAS

Ô Dieu ! grâce ! Ne me rendez pas fou ! (Regardant le morceau de dentelle.) C’était bien sur son cœur !