Scène

Acte IV, scène 3

Par Victor Hugo

Un laquais frappe et demande don César de Bazan : il apporte, de la part d’un maître qu’il ne nomme pas, un sac d’or destiné à celui qui porte ce nom. Le vrai don César, qui ne comprend rien, empoche la somme, retient l’homme à table, le fait boire, l’interroge, distribue l’argent autour de lui et le renvoie chargé de cadeaux avant de rester seul à méditer sur sa fortune.

Le quiproquo fonctionne parce que le personnage ne cherche jamais à comprendre : il accepte l’absurde et en profite. Sous la gaieté court une philosophie de gueux, donner de la joie aux créatures parce qu’elles finiront peut-être pendues. Le comédien doit tenir l’aplomb du menteur qui dit la vérité, et faire exister un partenaire de plus en plus ivre.

89 répliques, la plus fournie des scènes de don César, avec beaucoup d’échanges très courts. Le volume impressionne mais la mécanique est répétitive, ce qui aide. À travailler à deux, en soignant la progression de l’ivresse.

Chapitre : Acte IV

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DON CÉSAR

César !Qui venez-vous chercher céans, l’ami ? (À part.) Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême.

LE LAQUAIS

Don César de Bazan.

DON CÉSAR

Don César de Bazan.Don César ! c’est moi-même ! (À part.) Voilà du merveilleux !

LE LAQUAIS

Voilà du merveilleux !Vous êtes le seigneur Don César De Bazan ?

DON CÉSAR

Don César De Bazan ?Pardieu ! j’ai cet honneur. César ! le vrai César ! le seul César ! le comte De Garo…

LE LAQUAIS

De Garo…Daignez voir si c’est là votre compte.

DON CÉSAR

(À part.) De l’argent ! c’est trop fort ! (Haut.) De l’argent ! c’est trop fort !Mon cher…

LE LAQUAIS

De l’argent ! c’est trop fort ! Mon cher…Daignez compter. C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter.

DON CÉSAR

Ah ! fort bien ! je comprends. (À part.) Ah ! fort bien ! je comprends.Je veux bien que le diable… — Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. Ceci vient fort à point. (Haut.) Ceci vient fort à point.

DON CÉSAR

Vous faut-il des reçus ?

LE LAQUAIS

Non, monseigneur.

DON CÉSAR

Non, monseigneur.Mettez cet argent là-dessus. (Le laquais obéit.) De quelle part ?

LE LAQUAIS

De quelle part ?Monsieur le sait bien.

DON CÉSAR

De quelle part ?Monsieur le sait bien.Sans nul doute. Mais…

LE LAQUAIS

Mais…Cet argent, — voilà ce qu’il faut que j’ajoute, — Vient de qui vous savez pour ce que vous savez.

DON CÉSAR

Ah !

LE LAQUAIS

Ah !Nous devons, tous deux, être fort réservés. Chut !

DON CÉSAR

Chut !Chut !!! — Cet argent vient… — la phrase est magnifique ! Redites-la moi donc.

LE LAQUAIS

Redites-la moi donc.Cet argent…

DON CÉSAR

Redites-la moi donc. Cet argent…Tout s’explique ! Me vient de qui je sais…

LE LAQUAIS

Me vient de qui je sais…Pour ce que vous savez. Nous devons…

DON CÉSAR

Nous devons…Tous les deux !!!

LE LAQUAIS

Nous devons… Tous les deux !!!Être fort réservés.

DON CÉSAR

C’est parfaitement clair.

LE LAQUAIS

C’est parfaitement clair.Moi j’obéis. Du reste Je ne comprends pas.

DON CÉSAR

Je ne comprends pas.Bah !

LE LAQUAIS

Je ne comprends pas.Bah !Mais vous comprenez !

DON CÉSAR

Je ne comprends pas.Bah !Mais vous comprenez !Peste !

LE LAQUAIS

Il suffit.

DON CÉSAR

Il suffit.Je comprends et je prends, mon très-cher. De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair.

LE LAQUAIS

Chut !

DON CÉSAR

Chut !Chut !!! ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre !

LE LAQUAIS

Comptez, seigneur !

DON CÉSAR

Comptez, seigneur !Pour qui me prends-tu ? (Admirant la rondeur du sac posé sur la table.) Comptez, seigneur ! Pour qui me prends-tu ?Le beau ventre !

LE LAQUAIS

Mais…

DON CÉSAR

Mais… Je me fie à toi.

LE LAQUAIS

Mais… Je me fie à toi.L’or est en souverains. Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, Ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries.

DON CÉSAR

(À part.) Voici que mon roman, couronnant ses féeries, Meurt amoureusement sur un gros million. (Il se remet à remplir ses poches.) Ô délices ! je mords à même un galion ! (Une poche pleine, il passe à l’autre.

DON CÉSAR

Il se cherche des poches partout, et semble avoir oublié le laquais.)

LE LAQUAIS

Et maintenant, j’attends vos ordres.

DON CÉSAR

Et maintenant, j’attends vos ordres.Pour quoi faire ?

LE LAQUAIS

Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère, Ce que je ne sais pas et ce que vous savez. De très-grands intérêts…

DON CÉSAR

De très-grands intérêts…Oui, publics et privés !!!

LE LAQUAIS

Veulent que tout cela se fasse à l’instant même. Je dis ce qu’on m’a dit de dire.

DON CÉSAR

Je dis ce qu’on m’a dit de dire.Et je t’en aime, Fidèle serviteur !

LE LAQUAIS

Fidèle serviteur !Pour ne rien retarder, Mon maître à vous me donne afin de vous aider.

DON CÉSAR

C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire. (À part.) Je veux être pendu si je sais que lui dire. (Haut.) Approche, galion, et d’abord — (Il remplit de vin l’autre verre.) Approche, galion, et d’abord —bois-moi ça !

LE LAQUAIS

Quoi, seigneur !

DON CÉSAR

Quoi, seigneur !Bois-moi ça ! (Le laquais boit. Don César lui remplit son verre.) Quoi, seigneur !Bois-moi ça !Du vin d’Oropesa ! (Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau du vin.) Causons.

DON CÉSAR

(À part.) Causons.Il a déjà la prunelle allumée. (Haut et s’étendant sur sa chaise.) L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà. (Il lui verse à boire.)

DON CÉSAR

C’est bête comme tout, ce que je te dis là. Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée, Se comporte autrement dans une cheminée. Elle monte gaîment, et nous dégringolons. (Il se frotte la jambe.)

DON CÉSAR

L’homme n’est qu’un plomb vil. (Il remplit les deux verres.) L’homme n’est qu’un plomb vil.Buvons. Tous tes doublons Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe. (Se rapprochant d’un air mystérieux.)

DON CÉSAR

Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse. Le mur sans fondement s’écroule subito. Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.

LE LAQUAIS

Seigneur, je ne suis pas valet de chambre. (Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table.)

DON CÉSAR

Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.Il sonne ! Le maître va peut-être arriver en personne. Je suis pris. (Entre un des noirs.

DON CÉSAR

Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir.)

LE LAQUAIS

Je suis pris.Remettez l’agrafe à monseigneur.

DON CÉSAR

(À part.) Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur ! (Il vient sur le devant et s’y promène à grands pas.) Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre. Donc je vais remuer les écus à plein coffre.

DON CÉSAR

J’ai de l’argent ! que vais-je en faire ? (Se retournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui commence à chanceler sur sa chaise.) J’ai de l’argent ! que vais-je en faire ? Attends, pardon !

DON CÉSAR

(Rêvant, à part.) Voyons, — si je payais mes créanciers ? — fi donc ! — Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes, Si je les arrosais avec quelques à-comptes ? — À quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là ?

DON CÉSAR

Où diable mon esprit va-t-il chercher cela ? Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme, Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome, L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois ! Que dirait-on ?

DON CÉSAR

me voir payer ce que je dois ! Ah !

LE LAQUAIS

Ah !Que m’ordonnez-vous ?

DON CÉSAR

Ah ! Que m’ordonnez-vous ? Laisse-moi, je médite. Bois en m’attendant. (Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée.) Bois en m’attendant.Oui !

DON CÉSAR

(Au laquais.) Bois en m’attendant. Oui !Lève-toi tout de suite. Voici ce qu’il faut faire ! Emplis tes poches d’or. (Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son justaucorps.

DON CÉSAR

Don César l’y aide, tout en continuant.) Dans la ruelle, au bout de la place-Mayor, Entre au numéro neuf. Une maison étroite. Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite A sur le cristallin une taie en papier.

LE LAQUAIS

Maison borgne ?

DON CÉSAR

Maison borgne ?Non, louche. On peut s’estropier En montant l’escalier. Prends-y garde.

LE LAQUAIS

En montant l’escalier. Prends-y garde.Une échelle ?

DON CÉSAR

À peu près. C’est plus roide. — En haut loge une belle Facile à reconnaître, un bonnet de six sous Avec de gros cheveux ébouriffés dessous, Un peu courte, un peu rousse… — Une femme charmante !

DON CÉSAR

Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante ! Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo, Chez le pape, le soir, dansait le fandango. Compte-lui cent ducats en mon nom.

DON CÉSAR

— Dans un bouge, À côté, tu verras un gros diable au nez rouge, Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané Où pend tragiquement un plumeau consterné, La rapière à l’échine et la loque à l’épaule.

DON CÉSAR

— Donne de notre part six piastres à ce drôle. — Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour. Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante.

DON CÉSAR

C’est un homme fort doux et de vie élégante, Un seigneur dont jamais un juron ne tomba, Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba. — Trente écus !

DON CÉSAR

— Et dis-lui, pour toutes patenôtres, Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres. Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond, Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront.

LE LAQUAIS

Après ?

DON CÉSAR

Après ?Garde le reste. Et pour dernier chapitre…

LE LAQUAIS

Qu’ordonne monseigneur !

DON CÉSAR

Qu’ordonne monseigneur ?Va te soûler, bélître ! Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit, Et ne rentre chez toi que demain — dans la nuit.

LE LAQUAIS

Suffit, mon prince. (Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags.)

DON CÉSAR

(À part.) Suffit, mon prince.Il est effroyablement ivre ! (Le rappelant. L’autre se rapproche.) Ah !… — Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre. Fais par ta contenance honneur à la boisson.

DON CÉSAR

Sache te comporter d’une noble façon. S’il tombe par hasard des écus de tes chausses, Laisse tomber ;

DON CÉSAR

— et si des essayeurs de sauces, Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer, Les ramassent, — mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche.

DON CÉSAR

Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous.

DON CÉSAR

Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous, Dans ce monde, rempli de sombres aventures, Donner parfois un peu de joie aux créatures. (Avec mélancolie.) Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus !

DON CÉSAR

Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus ! — Va-t’en. (Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la table, et paraît plongé dans de profondes réflexions.) Va-t’en.

DON CÉSAR

C’est le devoir du chrétien et du sage, Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage. J’ai de quoi vivre au moins huit jours ! Je les vivrai.

DON CÉSAR

Et, s’il me reste un peu d’argent, je l’emploierai À des fondations pieuses. Mais je n’ose M’y fier, car on va me reprendre la chose.

DON CÉSAR

C’est méprise sans doute, et ce mal adressé Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé… (La porte du fond se rouvre. Entre une duègne ; vieille, cheveux gris, basquine et mantille noires ; éventail.)

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