Scène
Acte II, scène 1
Par Victor Hugo
À Aranjuez, la reine confie à Casilda le malaise que lui inspire don Salluste, pourtant exilé. Elle raconte le baise-main où cet homme s’est approché du trône, souple et rampant, et dont la bouche lui a laissé une impression de serpent. La conversation glisse ensuite vers son ennui, l’étiquette qui la retient, jusqu’à ce que la duchesse d’Albuquerque fasse sortir tout le monde.
Le portrait d’une souveraine prisonnière se construit ici en creux, par des riens : une main baisée, une fenêtre, des dévotions imposées. Le récit du baise-main est un vrai morceau, une montée d’angoisse racontée au passé. La comédienne doit tenir un ennui qui reste vivant, et laisser affleurer la peur sans jamais quitter la retenue royale.
87 répliques, dont une majorité pour la reine, entrecoupées des réponses de Casilda, de don Guritan et de la duchesse. Le passage narratif se mémorise bien parce qu’il suit une progression, l’approche puis le contact. Scène de choix pour une comédienne travaillant un premier rôle féminin romantique.
Chapitre : Acte II
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Il est parti pourtant ! Je devrais être à l’aise ; Eh bien, non ! ce marquis de Finlas ! il me pèse ! Cet homme-là me hait.
Cet homme-là me hait.Selon votre souhait N’est-il pas exilé ?
N’est-il pas exilé ? Cet homme-là me hait.
Votre majesté…
Votre majesté…Vrai ! Casilda, c’est étrange, Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange. L’autre jour, il devait partir le lendemain, Et, comme à l’ordinaire, il vint au baise-main.
Tous les grands s’avançaient vers le trône à la file ;
Je leur livrais ma main, j’étais triste et tranquille, Regardant vaguement, dans le salon obscur, Une bataille au fond peinte sur un grand mur, Quand tout à coup, mon œil se baissant vers la table, Je vis venir à moi cet homme redoutable !
Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. Il venait à pas lents, jouant avec l’étui D’un poignard dont parfois j’entrevoyais la lame, Grave, et m’éblouissant de son regard de flamme.
Soudain il se courba, souple et comme rampant… — Je sentis sur ma main sa bouche de serpent !
Il rendait ses devoirs : — rendons-nous pas les nôtres ?
Sa lèvre n’était pas comme celle des autres. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Depuis, J’y pense très-souvent. J’ai bien d’autres ennuis, C’est égal, je me dis : — L’enfer est dans cette âme.
Devant cet homme-là je ne suis qu’une femme. — Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin Cet effrayant démon qui me baise la main ; Je vois luire son œil d’où rayonne la haine ;
Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, Souvent, jusqu’à mon cœur qui semble se glacer, Je sens en longs frissons courir son froid baiser ! Que dis-tu de cela ?
Que dis-tu de cela ? Purs fantômes, madame.
Au fait, j’ai des soucis bien plus réels dans l’âme. (À part.) Oh ! ce qui me tourmente, il faut le leur cacher ! (À Casilda.) Dis-moi, ces mendiants qui n’osaient approcher…
Je sais, madame, ils sont encor là, dans la place.
Tiens ! jette-leur ma bourse… (Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre.)
Tiens ! jette-leur ma bourse…Oh ! madame, par grâce, Vous qui faites l’aumône avec tant de bonté, Ne jetterez-vous rien au comte d’Onate ? Rien qu’un mot ! — un vieux brave ! amoureux sous l’armure !
D’autant plus tendre au cœur que l’écorce est plus dure !
Il est bien ennuyeux !
Il est bien ennuyeux ! J’en conviens. — Parlez-lui !
Bonjour, comte !
Bonjour, comte !La reine est charmante aujourd’hui !
Oh ! le pauvre héron ! près de l’eau qui le tente, Il se tient. Il attrape, après un jour d’attente, Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, Et s’en va tout joyeux, cette pâture au bec.
Tais-toi !
Tais-toi !Pour être heureux, il suffit qu’il vous voie ! Voir la reine, pour lui cela veut dire : — joie ! (S’extasiant sur une boîte posée sur le guéridon.) Oh ! la divine boîte !
Oh ! la divine boîte !Ah ! j’en ai la clef là.
Ce bois de calambour est exquis !
Ce bois de calambour est exquis !Ouvre-la. Vois : — je l’ai fait emplir de reliques, ma chère ; Puis je vais l’envoyer à Neubourg, à mon père ; Il sera très-content !
— (Elle rêve un instant, puis s’arrache vivement à sa rêverie.) (À part.) Il sera très content ! —Je ne veux pas penser ! Ce que j’ai dans l’esprit, je voudrais le chasser. (À Casilda.)
Va chercher dans ma chambre un livre… — je suis folle ! Pas un livre allemand ! tout en langue espagnole. Le roi chasse. Toujours absent. Ah ! quel ennui ! En six mois, j’ai passé douze jours près de lui.
Épousez donc un roi pour vivre de la sorte ! (La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment et comme avec effort.)
Je veux sortir !
Je veux sortir !Il faut, pour que la reine sorte, Que chaque porte soit ouverte, — c’est réglé ! — Par un des grands d’Espagne ayant droit à la clé. Or, nul d’eux ne peut être au palais à cette heure.
Mais on m’enferme donc ! mais on veut que je meure, Duchesse, enfin !
Duchesse, enfin !Je suis camerera mayor, Et je remplis ma charge. (Elle se rassied.)
Et je remplis ma charge.Allons ! rêver encor ! Non ! (Haut.) Non ! — Vite ! Un lansquenet ! à moi, toutes mes femmes ! Une table, et jouons !
Une table, et jouons ! Ne bougez pas, mesdames. (Se levant et faisant la révérence à la reine.) Sa Majesté ne peut, suivant l’ancienne loi, Jouer qu’avec des rois ou des parents du roi.
Eh bien ! faites venir ces parents.
Eh bien ! faites venir ces parents.Oh ! la duègne !
Dieu n’en a pas donné, madame, au roi qui règne. La reine mère est morte. Il est seul à présent.
Qu’on me serve à goûter !
Qu’on me serve à goûter !Oui, c’est très-amusant.
Casilda, je t’invite.
Casilda, je t’invite.Oh ! respectable aïeule !
Quand le roi n’est pas là, la reine mange seule. (Elle se rassied.)
Ne pouvoir — Ô mon dieu ! qu’est-ce que je ferai ? — Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré ! Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
Pauvre femme ! passer tous ses jours dans la gêne, Au fond de cette cour insipide !
et n’avoir D’autre distraction que le plaisir de voir, Au bord de ce marais à l’eau dormante et plate, (Regardant don Guritan, toujours immobile et debout au fond de la chambre.)
Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte !
Que faire ? voyons ! cherche une idée.
Que faire ? voyons ! cherche une idée.Ah ! tenez ! En l’absence du roi, c’est vous qui gouvernez. Faites, pour vous distraire, appeler les ministres !
Ce plaisir !
— avoir là huit visages sinistres Me parlant de la France et de son roi caduc, De Rome, et du portrait de monsieur l’archiduc, Qu’on promène à Burgos, parmi des cavalcades, Sous un dais de drap d’or porté par quatre alcades !
— Cherche autre chose.
Cherche autre chose.Eh bien ! pour vous désennuyer, Si je faisais monter quelque jeune écuyer ?
Casilda !
Casilda !Je voudrais regarder un jeune homme, Madame ! cette cour vénérable m’assomme. Je crois que la vieillesse arrive par les yeux, Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours des vieux !
Ris, folle ! — Il vient un jour où le cœur se reploie. Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie. (Pensive.) Mon bonheur, c’est ce coin du parc où j’ai le droit D’aller seule.
D’aller seule.Oh ! le beau bonheur, l’aimable endroit ! Des piéges sont creusés derrière tous les marbres. On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
Oh ! je voudrais sortir parfois !
Oh ! je voudrais sortir parfois !Sortir ! Eh bien, Madame, écoutez-moi. Parlons bas.
Il n’est rien De tel qu’une prison bien austère et bien sombre Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. — Je l’ai !
— Quand vous voudrez, en dépit des méchants, Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville, Nous irons !
Nous irons.Ciel ! jamais ! tais-toi !
Nous irons. Ciel ! jamais ! tais-toi !C’est très-facile !
Paix ! (Elle s’éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie.) Paix !Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands, Dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parents !
Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les herbes ! Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ; Nous leur parlions. C’était charmant. Hélas !
un soir, Un homme vint, qui dit : — Il était tout en noir, Je tenais par la main ma sœur, douce compagne. — « Madame, vous allez être reine d’Espagne. » Mon père était joyeux et ma mère pleurait.
Ils pleurent tous les deux à présent. — En secret Je vais faire envoyer cette boîte à mon père, Il sera bien content. — Vois, tout me désespère. Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts ;
(Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camerera.) Mes oiseaux d’Allemagne, ils sont tous morts ; Et puis On m’empêche d’avoir des fleurs de mon pays.
Jamais à mon oreille un mot d’amour ne vibre. Aujourd’hui je suis reine. Autrefois j’étais libre ! Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir, Et les murs sont si hauts, qu’ils empêchent de voir. — Oh ! l’ennui !
— (On entend au dehors un chant éloigné.) Oh ! l’ennui ! —Qu’est ce bruit ?
Oh ! l’ennui ! — Qu’est ce bruit ?Ce sont des lavandières Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères. (Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute avidement.)
À quoi bon entendre Les oiseaux des bois ? L’oiseau le plus tendre Chante dans ta voix. Que Dieu montre ou voile Les astres des cieux ! La plus pure étoile Brille dans tes yeux. Qu’avril renouvelle Le jardin en fleur !
La fleur la plus belle Fleurit dans ton cœur. Cet oiseau de flamme, Cet astre du jour, Cette fleur de l’âme, S’appelle l’amour ! (Les voix décroissent et s’éloignent.)
L’amour ! — oui, celles-là sont heureuses. — Leur voix, Leur chant me fait du mal et du bien à la fois.
Ces femmes dont le chant importune la reine, Qu’on les chasse !
Qu’on les chasse !Comment ! on les entend à peine. Pauvres femmes ! Je veux qu’elles passent en paix, Madame. (À Casilda en lui montrant une croisée au fond.) Madame.Par ici le bois est moins épais ;
Cette fenêtre-là donne sur la campagne ; Viens, tâchons de les voir. (Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.)
Viens, tâchons de les voir.Une reine d’Espagne Ne doit pas regarder à la fenêtre.
Ne doit pas regarder à la fenêtre.Allons ! Le beau soleil couchant qui remplit les vallons, La poudre d’or du soir qui monte sur la route, Les lointaines chansons que toute oreille écoute, N’existent plus pour moi !
j’ai dit au monde adieu. Je ne puis même voir la nature de Dieu ! Je ne puis même voir la liberté des autres !
Sortez, c’est aujourd’hui le jour des saints apôtres. (Casilda fait quelques pas vers la porte ; la reine l’arrête.)
Tu me quittes ?
Tu me quittes ?Madame, on veut que nous sortions.
Il faut laisser la reine à ses dévotions. (Tous sortent avec de profondes révérences.)