Scène

Acte III, scène 3

Par Victor Hugo

Sortie du réduit d’où elle a tout entendu, la reine vient prendre la main de son ministre, qui la fuyait depuis six mois. Elle lui dit son admiration, s’étonne qu’il sache tout, gouverne comme devraient parler les rois. Pressé, il répond qu’il l’aime, et elle finit par lui donner son âme, l’appelle par son titre usurpé et le baise au front avant de disparaître.

C’est la grande scène d’amour de la pièce, et le sommet du malentendu : elle aime un duc d’Olmedo qui n’existe pas. Le passage du vouvoiement de cour au tutoiement se fait par paliers, il faut le faire entendre. Les deux comédiens doivent tenir l’aveu sans le précipiter, la reine dans l’élan, Ruy Blas dans la terreur d’être découvert.

38 répliques, dont plusieurs longues, réparties entre deux personnages seulement. La progression sentimentale sert de fil et facilite la mémorisation. Scène très demandée en duo, à condition d’accepter d’y jouer beaucoup avec les silences.

Chapitre : Acte III

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

LA REINE

Dans deux heures. Messieurs, revenez.Oh ! merci !

RUY BLAS

Ciel !

LA REINE

Ciel !Vous avez bien fait de leur parler ainsi. Je n’y puis résister, duc, il faut que je serre Cette loyale main si ferme et si sincère !

LA REINE

(Elle marche vivement à lui et lui prend la main, qu’elle presse avant qu’il ait pu s’en défendre.)

RUY BLAS

(À part.) La fuir depuis six mois et la voir tout à coup ! (Haut.) Vous étiez là, madame ?…

LA REINE

Vous étiez là, madame ?…Oui, duc, j’entendais tout. J’étais là. J’écoutais avec toute mon âme !

RUY BLAS

Je ne soupçonnais pas… — Ce cabinet, madame…

LA REINE

Personne ne le sait. C’est un réduit obscur Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur, D’où le maître invisible entend tout comme une ombre.

LA REINE

Là j’ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre, Assister aux conseils où l’on pillait son bien, Où l’on vendait l’État.

RUY BLAS

Où l’on vendait l’État.Et que disait-il ?

LA REINE

Où l’on vendait l’État. Et que disait-il ?Rien.

RUY BLAS

Rien ? — Et que faisait-il ?

LA REINE

Rien ? — Et que faisait-il ?Il allait à la chasse. Mais vous ! j’entends encor votre accent qui menace. Comme vous les traitiez d’une haute façon, Et comme vous aviez superbement raison !

LA REINE

Je soulevais le bord de la tapisserie, Je vous voyais. Votre œil, irrité sans furie, Les foudroyait d’éclairs, et vous leur disiez tout. Vous me sembliez seul être resté debout !

LA REINE

Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses ? D’où vient que vous savez les effets et les causes ? Vous n’ignorez donc rien ? D’où vient que votre voix Parlait comme devrait parler celle des rois ?

LA REINE

Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu même, Si terrible et si grand ?

RUY BLAS

Si terrible et si grand ?Parce que je vous aime ! Parce que je sens bien, moi qu’ils haïssent tous, Que ce qu’ils font crouler s’écroulera sur vous !

RUY BLAS

Parce que rien n’effraie une ardeur si profonde, Et que pour vous sauver, je sauverais le monde ! Je suis un malheureux qui vous aime d’amour. Hélas ! je pense à vous comme l’aveugle au jour. Madame, écoutez-moi.

RUY BLAS

J’ai des rêves sans nombre. Je vous aime de loin, d’en bas, du fond de l’ombre ; Je n’oserais toucher le bout de votre doigt, Et vous m’éblouissez comme un ange qu’on voit ! — Vraiment, j’ai bien souffert.

RUY BLAS

Si vous saviez, madame ! Je vous parle à présent. Six mois, cachant ma flamme, J’ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup. Je ne m’occupe pas de ces hommes du tout, Je vous aime. — Ô mon dieu !

RUY BLAS

j’ose le dire en face À votre majesté. Que faut-il que je fasse ? Si vous me disiez : Meurs ! je mourrais. J’ai l’effroi Dans le cœur. Pardonnez !

LA REINE

Dans le cœur. Pardonnez !Oh ! Parle ! ravis-moi ! Jamais on ne m’a dit ces choses-là. J’écoute ! Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute. J’ai besoin de tes yeux, j’ai besoin de ta voix. Oh !

LA REINE

c’est moi qui souffrais ! Si tu savais ! cent fois, Cent fois, depuis six mois que ton regard m’évite… — Mais non, je ne dois pas dire cela si vite. Je suis bien malheureuse. Oh ! je me tais, j’ai peur !

RUY BLAS

Ô madame ! achevez ! vous m’emplissez le cœur !

LA REINE

Eh bien, écoute donc ! (Levant les yeux au ciel.) Eh bien, écoute donc ! — Oui, je vais tout lui dire. Est-ce un crime ? Tant pis. Quand le cœur se déchire, Il faut bien laisser voir tout ce qu’on y cachait.

LA REINE

— Tu fuis la reine ? Eh bien, la reine te cherchait !

LA REINE

Tous les jours je viens là, — là, dans cette retraite, — T’écoutant, recueillant ce que tu dis, muette, Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout, Et prise par ta voix qui m’intéresse à tout.

LA REINE

Va, tu me sembles bien le vrai roi, le vrai maître. C’est moi, depuis six mois, tu t’en doutes peut-être, Qui t’ai fait, par degrés, monter jusqu’au sommet. Où Dieu t’aurait dû mettre une femme te met.

LA REINE

Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t’admire. Autrefois une fleur, à présent un empire ! D’abord je t’ai vu bon, et puis je te vois grand. Mon Dieu ! c’est à cela qu’une femme se prend ! Mon Dieu !

LA REINE

si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe, M’enfermer, comme on met en cage une colombe, Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré ? — Un jour que nous aurons le temps, je te dirai Tout ce que j’ai souffert.

LA REINE

— Toujours seule, oubliée. Et puis, à chaque instant, je suis humiliée. Tiens, juge : hier encor… — Ma chambre me déplaît.

LA REINE

— Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est Des chambres où l’on est plus triste que dans d’autres ; — J’en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres ! On ne l’a pas voulu. Je suis esclave ainsi !

LA REINE

— Duc, il faut, — dans ce but le ciel t’envoie ici, — Sauver l’État qui tremble, et retirer du gouffre Le peuple qui travaille, et m’aimer, moi qui souffre.

LA REINE

Je te dis tout cela sans suite, à ma façon, Mais tu dois cependant voir que j’ai bien raison.

RUY BLAS

Madame…

LA REINE

Madame…Don César, je vous donne mon âme. Reine pour tous, pour vous je ne suis qu’une femme. Par l’amour, par le cœur, duc, je vous appartien. J’ai foi dans votre honneur pour respecter le mien.

LA REINE

Quand vous m’appellerez, je viendrai. Je suis prête. — Ô César ! un esprit sublime est dans ta tête. Sois fier, car le génie est ta couronne à toi ! (Elle baise Ruy Blas au front) Adieu.

LA REINE

(Elle soulève la tapisserie et disparaît.)

Toutes les scènes