Scène
Acte I, scène 2
Par Victor Hugo
Don Salluste reçoit son cousin don César de Bazan, grand seigneur ruiné devenu gueux de Madrid. L’entretien commence par des reproches ironiques sur les vols dont on l’accuse, puis le marquis propose un marché : payer ses dettes et lui rendre son rang contre un service infâme, la ruine d’une femme. Don César refuse net.
La scène bascule d’une joute comique à un refus d’honneur. Les deux cousins portent le même nom et deux morales opposées : l’un a tout gardé et n’a plus de conscience, l’autre a tout perdu sauf elle. Le comédien de don César doit tenir la verve du déclassé sans jamais la laisser tourner à la bouffonnerie, puisque c’est lui qui gagne moralement le duel.
104 répliques, la plus longue scène du lot, largement construite en stichomythie et en réparties courtes. La mémorisation demande un découpage strict par mouvements : les reproches, l’offre, le refus. Grande scène à deux pour deux comédiens masculins, très demandée en travail de duo.
Chapitre : Acte I
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Ah ! vous voilà, bandit !
Ah ! vous voilà, bandit !Oui, cousin, me voilà.
C’est grand plaisir de voir un gueux comme cela !
Je suis charmé…
Je suis charmé…Monsieur, on sait de vos histoires.
Qui sont de votre goût ?
Qui sont de votre goût ? Oui, des plus méritoires. Don Charles de Mira l’autre nuit fut volé. On lui prit son épée à fourreau ciselé Et son buffle. C’était la surveille de Pâques.
Seulement, comme il est chevalier de Saint-Jacques, La bande lui laissa son manteau.
La bande lui laissa son manteau.Doux Jésus ! Pourquoi ?
Pourquoi ?Parce que l’ordre était brodé dessus. Eh bien ! que dites-vous de l’algarade ?
Eh bien ! que dites-vous de l’algarade ?Ah ! diable ! Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable ! Qu’allons-nous devenir, bon Dieu ! Si les voleurs Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs ?
Vous en étiez !
Vous en étiez !Eh bien — oui ! S’il faut que je parle, J’étais là. Je n’ai pas touché votre don Charle. J’ai donné seulement des conseils.
J’ai donné seulement des conseils.Mieux encor. La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor, Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle, Qui hors d’un bouge affreux se ruaient pêle-mêle, Ont attaqué le guet.
— Vous en étiez !
Ont attaqué le guet. — Vous en étiez ! Cousin, J’ai toujours dédaigné de battre un argousin. J’étais là. Rien de plus. Pendant les estocades, Je marchais en faisant des vers sous les arcades. On s’est fort assommé.
On s’est fort assommé.Ce n’est pas tout.
On s’est fort assommé.Ce n’est pas tout.Voyons.
En France, on vous accuse, entr’autres actions, Avec vos compagnons à toute loi rebelles, D’avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.
Je ne dis pas. — La France est pays ennemi.
En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy, Lequel portait à Mons le produit d’un vignoble Qu’il venait de toucher pour le chapitre noble, Vous avez mis la main sur l’argent du clergé.
En Flandre ? — il se peut bien. J’ai beaucoup voyagé. — Est-ce tout ?
Est-ce tout ? Don César, la sueur de la honte, Lorsque je pense à vous, à la face me monte.
Bon. Laissez-la monter.
Bon. Laissez-la monter.Notre famille…
Bon. Laissez-la monter. Notre famille…Non. Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. Ainsi ne parlons pas famille !
Ainsi ne parlons pas famille !
Une marquise Me disait l’autre jour en sortant de l’église : — Quel est donc ce brigand qui, là-bas, nez au vent, Se carre, l’œil au guet et la hanche en avant, Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, Drapant sa gueuserie avec son arrogance, Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons, L’épée à lourd pommeau qui lui bat les talons, Promène, d’une mine altière et magistrale, Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale ?
Vous avez répondu : C’est ce cher Zafari !
Non ; j’ai rougi, monsieur !
Non ; j’ai rougi, monsieur ! Eh bien ! La dame a ri. Voilà. J’aime beaucoup faire rire les femmes.
Vous n’allez fréquentant que spadassins infâmes !
Des clercs ! des écoliers doux comme des moutons !
Partout on vous rencontre avec des Jeannetons !
Ô Lucindes d’amour ! ô douces Isabelles ! Eh bien ! sur votre compte on en entend de belles ! Quoi ! l’on vous traite ainsi, beautés à l’œil mutin, À qui je dis le soir mes sonnets du matin !
Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice Qui désole Madrid malgré notre police, Il est de vos amis !
Il est de vos amis !Raisonnons, s’il vous plaît. Sans lui j’irais tout nu, ce qui serait fort laid. Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre, La chose le toucha.
— Ce fat parfumé d’ambre, Le comte d’Albe, à qui l’autre mois fut volé Son beau pourpoint de soie…
Son beau pourpoint de soie…Eh bien ?
Son beau pourpoint de soie… Eh bien ?C’est moi qui l’ai. Matalobos me l’a donné.
Matalobos me l’a donné. L’habit du comte ! Vous n’êtes pas honteux ?…
Vous n’êtes pas honteux ?… Je n’aurai jamais honte De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé, Qui me tient chaud l’hiver et me fait beau l’été. — Voyez, il est tout neuf.
— (Il entr’ouvre son manteau, qui laisse voir un superbe pourpoint de satin rose brodé d’or.) Voyez, il est tout neuf. —Les poches en sont pleines De billets doux au comte adressés par centaines.
Souvent, pauvre, amoureux, n’ayant rien sous la dent, J’avise une cuisine au soupirail ardent D’où la vapeur des mets aux narines me monte ;
Je m’assieds là, j’y lis les billets doux du comte, Et, trompant l’estomac et le cœur tour à tour, J’ai l’odeur du festin et l’ombre de l’amour !
Don César…
Don César… Mon cousin, tenez, trêve aux reproches. Je suis un grand seigneur, c’est vrai, l’un de vos proches ; Je m’appelle César, comte de Garofa ; Mais le sort de folie en naissant me coiffa.
J’étais riche, j’avais des palais, des domaines, Je pouvais largement renter les Célimènes. Bah ! mes vingt ans n’étaient pas encore révolus Que j’avais mangé tout !
il ne me restait plus De mes prospérités, ou réelles, ou fausses, Qu’un tas de créanciers hurlant après mes chausses. Ma foi, j’ai pris la fuite et j’ai changé de nom.
À présent, je ne suis qu’un joyeux compagnon, Zafari, que, hors vous, nul ne peut reconnaître. Vous ne me donnez pas du tout d’argent, mon maître ; Je m’en passe.
Le soir, le front sur un pavé, Devant l’ancien palais des comtes de Tevé, — C’est là, depuis neuf ans, que la nuit je m’arrête, — Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête. Je suis heureux ainsi.
Pardieu, c’est un beau sort ! Tout le monde me croit dans l’Inde, au diable, — mort. La fontaine voisine a de l’eau, j’y vais boire, Et puis je me promène avec un air de gloire.
Mon palais, d’où jadis mon argent s’envola, Appartient à cette heure au nonce Espinola, C’est bien.
Quand par hasard jusque-là je m’enfonce, Je donne des avis aux ouvriers du nonce Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. — Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus ?
Écoutez-moi…
Écoutez-moi… Voyons à présent votre style.
Je vous ai fait venir, c’est pour vous être utile César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné. Je vous vois à regret vers l’abîme entraîné, Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes, Vous êtes malheureux.
Je veux payer vos dettes, Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, Et refaire de vous un beau seigneur d’amour. Que Zafari s’éteigne et que César renaisse.
Je veux qu’à votre gré vous puisiez dans ma caisse, Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l’avenir. Quand on a des parents il faut les soutenir, César, et pour les siens se montrer pitoyable…
Vous avez toujours eu de l’esprit comme un diable, Et c’est fort éloquent ce que vous dites là. — Continuez !
Continuez. César, je ne mets à cela Qu’une condition. — Dans l’instant je m’explique. Prenez d’abord ma bourse.
Prenez d’abord ma bourse. Ah çà ! c’est magnifique !
Et je vous vais donner cinq cents ducats…
Et je vous vais donner cinq cents ducats… Marquis !
Dès aujourd’hui.
Dès aujourd’hui.Pardieu, je vous suis tout acquis. Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave ! Mon épée est à vous.
Je deviens votre esclave, Et, si cela vous plaît, j’irai croiser le fer Avec Don Spavento, capitan de l’enfer.
Non, je n’accepte pas, don César, et pour cause, Votre épée.
Votre épée.Alors quoi ? Je n’ai guère autre chose.
Vous connaissez, — et c’est en ce cas un bonheur, — Tous les gueux de Madrid ?
Tous les gueux de Madrid ?Vous me faites honneur.
Vous en traînez toujours après vous une meute ; Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute, Je le sais. Tout cela peut-être servira.
D’honneur ! vous avez l’air de faire un opéra. Quelle part donnez-vous dans l’œuvre à mon génie ? Sera-ce le poème ou bien la symphonie ? Commandez. Je suis fort pour le charivari.
Je parle à don César et non à Zafari. (Baissant la voix de plus en plus.) Écoute. J’ai besoin, pour un résultat sombre, De quelqu’un qui travaille à mon côté dans l’ombre Et qui m’aide à bâtir un grand événement.
Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment Où le plus délicat, quittant toute vergogne, Doit retrousser sa manche et faire la besogne.
Tu seras riche, mais il faut m’aider sans bruit À dresser, comme font les oiseleurs la nuit, Un bon filet caché sous un miroir qui brille, Un piége d’alouette ou bien de jeune fille.
Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux, — Tu n’es pas, que je pense, un homme scrupuleux, — Me venger !
Me venger !Vous venger ?
Me venger !Vous venger ?Oui.
Me venger !Vous venger ?Oui.De qui ?
Me venger !Vous venger ?Oui. De qui ?D’une femme.
(Il se redresse et regarde fièrement don Salluste.) Ne m’en dites pas plus. Halte-là !
— sur mon âme, Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment : Celui qui, bassement et tortueusement, Se venge, ayant le droit de porter une lame, Noble, par une intrigue, homme, sur une femme, Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil, Celui-là, — fût-il grand de Castille, fût-il Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres, Fût-il tout harnaché d’ordres et de chamarres, Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, N’est pour moi qu’un maraud sinistre et ténébreux Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile, Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville !
César !…
César !…N’ajoutez pas un mot, c’est outrageant. (Il jette la bourse aux pieds de Don Salluste.) Gardez votre secret, et gardez votre argent. Oh ! je comprends qu’on vole, et qu’on tue, et qu’on pille ;
Que par une nuit noire on force une bastille, D’assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers ;
Qu’on égorge estafiers, geôliers et guichetiers, Tous, taillant et hurlants, en bandits que nous sommes, Œil pour œil, dent pour dent, c’est bien ! hommes contre hommes ! Mais doucement détruire une femme !
et creuser Sous ses pieds une trappe ! et contre elle abuser, Qui sait ? de son humeur peut-être hasardeuse ! Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse ! Oh !
plutôt qu’arriver jusqu’à ce déshonneur, Plutôt qu’être, à ce prix, un riche et haut seigneur, — Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme, — J’aimerais mieux, plutôt qu’être à ce point infâme, Vil, odieux, pervers, misérable et flétri, Qu’un chien rongeât mon crâne au pied du pilori !
Cousin !…
Cousin !
…De vos bienfaits je n’aurai nulle envie, Tant que je trouverai, vivant ma libre vie, Aux fontaines de l’eau, dans les champs le grand air, À la ville un voleur qui m’habille l’hiver, Dans mon âme l’oubli des prospérités mortes, Et devant vos palais, monsieur, de larges portes Où je puis, à midi, sans souci du réveil, Dormir, la tête à l’ombre et les pieds au soleil !
— Adieu donc. — De nous deux Dieu sait quel est le juste. Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste, Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. Je vis avec les loups, non avec les serpents.
Un instant…
Un instant…Tenez, maître, abrégeons la visite. Si c’est pour m’envoyer en prison, faites vite.
Allons, je vous croyais, César, plus endurci. L’épreuve vous est bonne et vous a réussi ; Je suis content de vous. Votre main, je vous prie.
Comment !
Comment !Je n’ai parlé que par plaisanterie. Tout ce que j’ai dit là, c’est pour vous éprouver. Rien de plus.
Rien de plus.Çà, debout vous me faites rêver. La femme, le complot, cette vengeance…
La femme, le complot, cette vengeance…Leurre ! Imagination ! chimère !
Imagination ! chimère !À la bonne heure. Et l’offre de payer mes dettes ! vision ? Et les cinq cents ducats ! imagination ?
Je vais vous les chercher. (Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe à Ruy Blas de rentrer.)
Je vais vous les chercher.Hum ! visage de traître ! Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.
Ruy Blas, restez ici. Ruy Blas, restez ici.À don César. Ruy Blas, restez ici.Je reviens. (Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu’il est sorti, Don César et Ruy Blas vont vivement l’un à l’autre.)