Scène
Acte IV, scène 5
Par Victor Hugo
Troisième visiteur de la matinée, don Guritan entre avec deux longues épées nues sous le bras et demande don César de Bazan. Le vrai don César, enchanté, l’accueille comme chez lui, engage la conversation sur Madrid et les femmes, échange avec lui des souvenirs de voyage, puis comprend qu’il s’agit d’un duel et sort volontiers se battre derrière le mur.
La scène est le sommet de la série des quiproquos, car les deux hommes sont également bavards et également sûrs d’eux. La menace est réelle, mais elle se dit en formules de courtoisie, et l’un des deux se réjouit précisément de ce qui devrait l’inquiéter. Les comédiens doivent tenir une politesse imperturbable et laisser le spectateur seul détenteur de l’erreur.
59 répliques pour deux personnages, souvent partagées à l’intérieur du même alexandrin, ce qui exige un travail d’oreille plus que de mémoire pure. Le texte est court au regard du nombre d’échanges. Bonne scène de duo pour deux comédiens qui veulent travailler la vitesse.
Chapitre : Acte IV
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Don César De Bazan !
(Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées.) Don César De Bazan !Enfin ! à la bonne heure ! L’aventure était bonne, elle devient meilleure. Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous, — un duel !
Je redeviens César à l’état naturel ! C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine (Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout.) D’entrer, de vous asseoir. — Comme chez vous, — sans gêne.
Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment. Que fait-on à Madrid ? Ah ! quel séjour charmant ! Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire Toujours Matalobos et toujours Lindamire.
Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent, La voleuse de cœurs que le voleur d’argent. Oh ! les femmes, monsieur ! Cette engeance endiablée Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée.
Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin. Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain, Je suis un être absurde, un mort qui se réveille, Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille.
On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants. J’arrive des pays les plus extravagants.
Vous arrivez, mon cher monsieur ? Eh bien, j’arrive Encor bien plus que vous !
Encor bien plus que vous !De quelle illustre rive ?
De là-bas, dans le nord.
De là-bas, dans le nord.Et moi, de tout là-bas, Dans le midi.
Dans le midi.Je suis furieux !
Dans le midi. Je suis furieux !N’est-ce pas ? Moi, je suis enragé !
Moi, je suis enragé !J’ai fait douze cents lieues !
Moi, deux mille ! j’ai vu des femmes jaunes, bleues, Noires, vertes.
J’ai vu des lieux du ciel bénis, Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis, Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes, Force gens empaillés accrochés sur les portes.
On m’a joué, monsieur !
On m’a joué, monsieur !Et moi, l’on m’a vendu !
L’on m’a presque exilé !
L’on m’a presque exilé !L’on m’a presque pendu !
On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite, Porter ces quatre mots écrits dans une boîte : « Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou ! »
Parfait ! qui donc cela ?
Parfait ! qui donc cela ?Mais je tordrai le cou À César De Bazan !
À César De Bazan !Ah !
À César De Bazan ! Ah !Pour comble d’audace, Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place. Pour l’excuser, dit-il ! Un dresseur de buffet ! Je n’ai point voulu voir le valet.
Je l’ai fait Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître. Ce César de Bazan ! cet impudent ! ce traître ! Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ?
Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ?C’est moi.
Vous ! — raillez-vous, monsieur ?
Vous ! — raillez-vous, monsieur ?Je suis don César.
Vous ! — raillez-vous, monsieur ? Je suis don César.Quoi ! Encor !
Encor !Sans doute, encor !
Encor ! Sans doute, encor !Mon cher, quittez ce rôle. Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.
Vous, vous m’amusez fort. Et vous m’avez tout l’air D’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres Est pire que le mal que nous font ceux des autres.
J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous, Être pauvre qu’avare et cocu que jaloux. Vous êtes l’un et l’autre, au reste. Sur mon âme, J’attends encor ce soir madame votre femme.
Ma femme !
Ma femme !Oui, votre femme !
Ma femme ! Oui, votre femme !Allons ! je ne suis pas Marié.
Marié.Vous venez faire cet embarras ! Point marié !
Monsieur prend depuis un quart d’heure L’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure, Si bien que je lui donne, avec simplicité, Un tas de bons conseils en cette qualité !
Mais si vous n’êtes pas marié, par Hercule, De quel droit êtes-vous à ce point ridicule ?
Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez ?
Bah !
Bah !Que c’est trop fort !
Bah ! Que c’est trop fort !Vrai ?
Bah ! Que c’est trop fort ! Vrai ?Que vous me le paierez !
Jadis on se mettait des rubans sur la tête. Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête, On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds. C’est charmant !
C’est charmant !Nous allons nous battre !
C’est charmant ! Nous allons nous battre !Vous croyez ?
Vous n’êtes pas César, la chose me regarde, Mais je vais commencer par vous.
Mais je vais commencer par vous.Bon. Prenez garde De finir par moi.
(Il lui présente une des deux épées.) De finir par moi.Fat ! sur-le-champ !
De finir par moi. Fat ! sur-le-champ !De ce pas. Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas !
Où !
Où !Derrière le mur. Cette rue est déserte.
Pour César, je le tue ensuite !
Pour César, je le tue ensuite !Vraiment ?
Pour César, je le tue ensuite ! Vraiment ?Certe !
Bah ! l’un de nous deux mort, je vous défie après De tuer don César.
De tuer don César.Sortons !