Scène
Acte V, scène 6
Par Victor Hugo
Doña Sol revient sans le coffret, découvre la fiole dans la main de son époux et reconnaît, sous le masque, don Ruy Gomez. Elle supplie, argumente, menace, invoque son amour contre un serment, et rien n’y fait. Alors elle saisit la fiole, en boit la moitié et la tend à Hernani. Ils meurent l’un près de l’autre, et le vieillard, resté seul devant eux, se tue.
Le dénouement enchaîne trois morts en quelques dizaines de vers. L’enjeu est de ne pas jouer la fatalité trop tôt : jusqu’au dernier moment, la jeune femme se bat pour obtenir un délai. La montée doit rester une lutte, et l’apaisement final, où elle parle de nuit de noces et de sommeil, se dire d’une voix qui s’éteint sans effet de pathos.
58 répliques pour trois rôles, avec des tirades de plaidoirie puis des répliques de plus en plus brèves à mesure que le poison agit. La mémorisation est aidée par cette accélération naturelle. Scène finale majeure, à réserver à un travail collectif abouti.
Chapitre : Acte V
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Je n’ai pu le trouver, ce coffret.
Je n’ai pu le trouver, ce coffret.Dieu ! c’est elle ! Dans quel moment ! Dans quel moment ! Qu’a-t-il ? je l’effraie, il chancelle À ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon ! Que tiens-tu dans ta main ?
réponds. (Le domino s’est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.)
Grand Dieu ! Grand Dieu !Que t’ai-je fait ? Quel horrible mystère ! Vous me trompiez, don Juan !
Vous me trompiez, don Juan !Ah ! j’ai dû te le taire. J’ai promis de mourir au duc qui me sauva. Aragon doit payer cette dette à Silva. Vous n’êtes pas à lui, mais à moi. Que m’importe Tous vos autres serments ?
Tous vos autres serments ?À don Ruy Gomez. Tous vos autres serments ?Duc, l’amour me rend forte. Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.
Défends-le, si tu peux, contre un serment juré. Quel serment ?
Quel serment ?J’ai juré. Quel serment ? J’ai juré.Non, non, rien ne te lie ! Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !
Allons, duc ! (Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l’entraîner.)
Allons, duc !Laissez-moi, doña Sol, il le faut. Le duc a ma parole, et mon père est là-haut ! Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime !
Savez-vous ce que c’est que doña Sol ? Longtemps, Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans, J’ai fait la fille douce, innocente et timide, Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?
(Elle tire un poignard de son sein.) Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé ? Prenez garde, don Ruy ! — Je suis de la famille, Mon oncle ! Écoutez-moi.
Fussé-je votre fille, Malheur si vous portez la main sur mon époux ! (Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.) Grâce ! Hélas !
monseigneur, je ne suis qu’une femme, Je suis faible, ma force avorte dans mon âme, Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux ! Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !
Doña Sol ! Doña Sol !Pardonnez ! Nous autres espagnoles, Notre douleur s’emporte à de vives paroles, Vous le savez. Hélas ! vous n’étiez pas méchant ! Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant ! Pitié ;
je l’aime tant !
Pitié ; je l’aime tant !Vous l’aimez trop !
Pitié ; je l’aime tant ! Vous l’aimez trop !Tu pleures ! Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures ! Non, je ne le veux pas. (À don Ruy.) Je vous aimerai bien aussi, vous.
Je vous aimerai bien aussi, vous.Après lui ! De ces restes d’amour, d’amitié, — moins encore, Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ? Montrant Hernani. Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié !
Qu’est-ce que je peux faire avec votre amitié ? Ô rage ! il aurait, lui, le cœur, l’amour, le trône, Et d’un regard de vous il me ferait l’aumône !
Et s’il fallait un mot à mes vœux insensés, C’est lui qui vous dirait : — Dis cela, c’est assez ! — En maudissant tout bas le mendiant avide Auquel il faut jeter le fond du verre vide ! Honte ! dérision ! Non.
Il faut en finir, Bois !
Bois !Il a ma parole, et je dois la tenir.
Allons ! (Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.) Allons !Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m’entendre.
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre. Un instant ! — Mon seigneur ! Mon don Juan ! — Ah ! tous deux, Vous êtes bien cruels ! Qu’est-ce que je veux d’eux ? Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame !
— Enfin, on laisse dire à cette pauvre femme Ce qu’elle a dans le cœur !… — Oh ! laissez-moi parler !
J’ai hâte. J’ai hâte.Messeigneurs, vous me faites trembler ! Que vous ai-je donc fait ?
Que vous ai-je donc fait ?Ah ! son cri me déchire. Vous voyez bien que j’ai mille choses à dire !
Il faut mourir. Il faut mourir.Don Juan, lorsque j’aurai parlé, Tout ce que tu voudras, tu le feras. (Elle lui arrache la fiole.) (Elle élève la fiole aux yeux d’Hernani et du vieillard étonné.)
Puisque je n’ai céans affaire qu’à deux femmes, Don Juan, il faut qu’ailleurs j’aille chercher des âmes. Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts !
— Adieu… (Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient.)
Adieu…Duc, arrêtez ! (À doña Sol.) Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ? Veux-tu que partout j’aille avec la trahison Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison. Rends-le-moi !
Par l’amour, par notre âme immortelle !… Tu veux ? Elle boit. Tu veux ?Tiens, maintenant !
Tu veux ? Tiens maintenant !Ah ! c’était donc pour elle ? Prends, te dis-je !
Prends, te dis-je !Vois-tu, misérable vieillard ? Ne te plains pas de moi, je t’ai gardé ta part.
Dieu ! Dieu !Tu ne m’aurais pas ainsi laissé la mienne, Toi ! Tu n’as pas le cœur d’une épouse chrétienne. Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva. Mais j’ai bu la première et suis tranquille. — Va ! Bois si tu veux !
Bois si tu veux !Hélas ! qu’as-tu fait, malheureuse ? C’est toi qui l’as voulu.
C’est toi qui l’as voulu.C’est une mort affreuse ! Non. Pourquoi donc ?
Non. Pourquoi donc ?Ce philtre au sépulcre conduit. Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ? Qu’importe dans quel lit ?
Qu’importe dans quel lit ?Mon père, tu te venges Sur moi qui t’oubliais ! (Il porte la fiole à sa bouche.) Sur moi qui t’oubliais !Ciel ! des douleurs étranges !… Ah ! jette loin de toi ce philtre ! — Ma raison S’égare.
Arrête ! Hélas ! mon don Juan, ce poison Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore ! Oh ! je ne savais pas qu’on souffrît à ce point ! Qu’est-ce donc que cela ?
c’est du feu ! Ne bois point ! Oh ! tu souffrirais trop !
Oh ! tu souffrirais trop !Ah ! ton âme est cruelle ! Pouvais-tu pas choisir d’autre poison pour elle ? (Il boit et jette la fiole.) Que fais-tu ?
Que fais-tu ?Qu’as-tu fait ? Que fais-tu ? Qu’as-tu fait ?Viens, ô mon jeune amant, Dans mes bras. (Ils s’asseyent l’un près de l’autre.)
Non. Non.Voilà notre nuit de noce commencée ! Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
Ah !
Ah !La fatalité s’accomplit.
Ah ! La fatalité s’accomplit.Désespoir ! Ô tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir ! Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvelles Nous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d’un vol égal vers un monde meilleur. Un baiser seulement, un baiser ! (Ils s’embrassent.)
Un baiser seulement, un baiser !Ô douleur !
Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vie D’abîmes entourée et de spectres suivie, Mais qui permet que, las d’un si rude chemin, Je puisse m’endormir, ma bouche sur ta main !
Qu’ils sont heureux !
Qu’ils sont heureux !Viens, viens… doña Sol… tout est sombre… Souffres-tu ? Souffres-tu ?Rien, plus rien.
Souffres-tu ? Rien, plus rien.Vois-tu des feux dans l’ombre ? Pas encor.
Pas encor.Voici… (Il tombe.)
Pas encor. Voici…Mort ! Pas encor. Voici… Mort !Mort ! non pas ! nous dormons. Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons. Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce. D’une voix qui s’éteint.
Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce. Il est las. (Elle retourne la figure d’Hernani.) Plus près… plus près encor… (Elle retombe.)
Plus près… plus près encor…Morte ! — Oh ! je suis damné ! (Il se tue.)