Scène
Acte II, scène 4
Par Victor Hugo
Le roi parti, Hernani veut renvoyer doña Sol : il ne peut plus lui offrir sa montagne et son pain de proscrit, seulement la moitié d’un échafaud. Elle refuse d’être délivrée, lui rappelle sa promesse, et il finit par céder, l’assied, lui demande une chanson. Le bonheur dure quelques vers : le tocsin sonne, Saragosse s’allume, les sbires débouchent sur la place et il part.
La scène est bâtie sur un renoncement suivi d’un abandon, puis interrompue par le monde extérieur. Tout l’art consiste à faire tenir un vrai instant de paix au milieu de la catastrophe, assez long pour qu’on y croie. Les comédiens doivent accepter cette parenthèse sans la jouer nostalgique, puisque les personnages, eux, y croient vraiment.
38 répliques, dont de longues tirades pour Hernani et une fin très hachée, coupée de cris et de bruits de cloches. La mémorisation gagne à séparer nettement les trois temps, refus, aveu, alerte. Belle scène de duo pour travailler la rupture de rythme.
Chapitre : Acte II
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Maintenant, fuyons vite.
Maintenant, fuyons vite.Il vous sied, mon amie, D’être dans mon malheur toujours plus raffermie, De n’y point renoncer, et de vouloir toujours Jusqu’au fond, jusqu’au bout, accompagner mes jours.
C’est un noble dessein, digne d’un cœur fidèle !
Mais, tu le vois, mon dieu, pour tant accepter d’elle, Pour emporter joyeux dans mon antre avec moi Ce trésor de beauté qui rend jaloux un roi, Pour que ma doña Sol me suive et m’appartienne, Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne, Pour l’entraîner sans honte encore et sans regrets, Il n’est plus temps ;
je vois l’échafaud de trop près. Que dites-vous ?
Que dites-vous ? Ce roi que je bravais en face, Va me punir d’avoir osé lui faire grâce. Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais.
Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets, Ses seigneurs, ses bourreaux… Ses seigneurs, ses bourreaux…Hernani ! Dieu ! Je tremble ! Eh bien, hâtons-nous donc alors ! fuyons ensemble !
Ensemble ! non, non ; l’heure en est passée ! Hélas !
Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas, Bonne, et daignant m’aimer d’un amour secourable, J’ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable, Ma montagne, mon bois, mon torrent ;
— ta pitié M’enhardissait, — mon pain de proscrit, la moitié Du lit vert et touffu que la forêt me donne ; Mais t’offrir la moitié de l’échafaud ! pardonne, Doña Sol ! l’échafaud, — c’est à moi seul ! Doña Sol !
l’échafaud, — c’est à moi seul ! Pourtant Vous me l’aviez promis !
Vous me l’aviez promis !Ange ! ah !
dans cet instant Où la mort vient peut-être, où s’approche dans l’ombre Un sombre dénoûment pour un destin bien sombre, Je le déclare ici, proscrit, traînant au flanc Un souci profond, né dans un berceau sanglant, Si noir que soit le deuil qui s’épand sur ma vie, Je suis un homme heureux et je veux qu’on m’envie ;
Car vous m’avez aimé ! car vous me l’avez dit ! Car vous avez tout bas béni mon front maudit ! Hernani !
Hernani ! Loué soit le sort doux et propice Qui me mit cette fleur au bord du précipice ! (Il se relève.) Et ce n’est pas pour vous que je parle en ce lieu, Je parle pour le ciel qui m’écoute, et pour Dieu.
Souffre que je te suive.
Souffre que je te suive.Ah ! ce serait un crime Que d’arracher la fleur en tombant dans l’abîme. Va, j’en ai respiré le parfum, c’est assez ! Renoue à d’autres jours tes jours par moi froissés. Épouse ce vieillard.
C’est moi qui te délie ; Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie ! Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul ! Je m’attache à tes pas.
Je m’attache à tes pas.Oh ! Laisse-moi fuir seul. (Il la quitte avec un mouvement convulsif.) Hernani ! tu me fuis.
Ainsi donc, insensée, Avoir donné sa vie et se voir repoussée, Et n’avoir, après tant d’amour et tant d’ennui, Pas même le bonheur de mourir près de lui.
Je suis banni ! je suis proscrit ! je suis funeste ! Ah ! vous êtes ingrat !
Ah ! vous êtes ingrat ! Eh bien ! Non, non, je reste. Tu le veux, me voici. Viens, oh ! viens dans mes bras ! Je reste, et resterai tant que tu le voudras. Oublions-les : restons. — (Il l’assied sur un banc.)
(Il se place à ses pieds.) Chante-moi quelque chant comme parfois le soir Tu m’en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir. Soyons heureux !
buvons, car la coupe est remplie, Car cette heure est à nous et le reste est folie. Parle-moi, ravis-moi. N’est-ce pas qu’il est doux D’aimer et de sentir qu’on vous aime à genoux ? D’être deux ? d’être seuls ?
et que c’est douce chose De se parler d’amour la nuit quand tout repose ? Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, Doña Sol ! mon amour ! ma beauté ! (Bruit de cloches au loin.) Doña Sol ! mon amour ! ma beauté !
Le tocsin ! Entends-tu ? le tocsin !
Entends-tu ? le tocsin ! Eh non ! c’est notre noce Qu’on sonne. (Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières aux fenêtres, dans les rues, sur les toits.) Qu’on sonne.Lève-toi ! fuis ! Grand Dieu !
Saragosse S’allume !
S’allume ! Nous aurons une noce aux flambeaux. C’est la noce des morts ! La noce des tombeaux ! (Bruit d’épées. Cris.)
Rendormons-nous !
Rendormons-nous ! Seigneur, les sbires, les alcades, Débouchent dans la place en longues cavalcades ! Alerte, monseigneur ! (Hernani se lève.) Alerte, monseigneur ! Ah ! tu l’avais bien dit !
Au secours !
Au secours ! Me voici. C’est bien !
Au secours ! Me voici. C’est bien ! Mort au bandit !
Ton épée… À doña Sol. Ton épée…Adieu donc ! Ton épée…Adieu donc ! C’est moi qui fais ta perte ! Où vas-tu ? (Lui montrant la petite porte.)
Dieu ! laisser mes amis ! que dis-tu ? (Tumulte et cris.) Dieu ! laisser mes amis ! que dis-tu ? Ces clameurs Me brisent. (Retenant Hernani.) Me brisent.Souviens-toi que si tu meurs, je meurs !
Un baiser ! Un baiser ! Mon époux ! mon Hernani ! mon maître !
Hélas ! c’est le premier ! Hélas ! c’est le premier ! C’est le dernier peut-être. (Il part. Elle tombe sur le banc.)