Scène

Acte IV, scène 2

Par Victor Hugo

Seul devant le tombeau de Charlemagne, don Carlos interroge le mort. Il médite sur l’Europe telle que l’empereur l’a laissée, sur le pape et l’empereur assis à la table du monde, sur l’idée qui grandit et renverse les rois, sur le peuple redoutable qui gronde en dessous. Puis il demande conseil, hésite, recule devant la porte du sépulcre et finit par entrer.

C’est le grand monologue politique du théâtre romantique, et probablement le morceau le plus exigeant de la pièce. Il ne s’agit pas d’un état d’âme mais d’une pensée qui se construit, avec des images d’architecture, de moisson, de mer. Le comédien doit soutenir une durée considérable, varier les régimes, et ménager la peur physique qui revient à la fin.

46 répliques attribuées au seul don Carlos : plus de huit mille caractères d’un seul tenant. La mémorisation impose un découpage strict par mouvements, chaque idée devenant une carte. Morceau d’audition prestigieux, à ne tenter qu’avec une vraie maîtrise du souffle et du vers.

Chapitre : Acte IV

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DON CARLOS

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères. Tu t’indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument. — Charlemagne est ici !

DON CARLOS

Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre ? Es-tu bien là, géant d’un monde créateur, Et t’y peux-tu coucher de toute ta hauteur ? — Ah !

DON CARLOS

c’est un beau spectacle à ravir la pensée, Que l’Europe, ainsi faite, et comme il l’a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet, Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.

DON CARLOS

Presque tous les états, duchés, fiefs militaires, Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires, Mais le peuple a parfois son pape ou son césar, Tout marche, et le hasard corrige le hasard.

DON CARLOS

De là vient l’équilibre, et toujours l’ordre éclate. Électeurs de drap d’or, cardinaux d’écarlate, Double sénat sacré, dont la terre s’émeut, Ne sont là qu’en parade, et Dieu veut ce qu’il veut.

DON CARLOS

Qu’une idée, au besoin des temps, un jour éclose, Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ; Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;

DON CARLOS

Mais qu’elle entre un matin à la diète, au conclave, Et tous les rois soudain verront l’idée esclave, Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont, Surgir, le globe en main, ou la tiare au front.

DON CARLOS

Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terre Que pour eux et par eux.

DON CARLOS

Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois, Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde, Seuls, assis à la table où Dieu leur sert de monde.

DON CARLOS

Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant, Arrangeant l’univers comme un faucheur son champ. Tout se passe entre eux deux.

DON CARLOS

Les rois sont à la porte, Respirant la vapeur des mets que l’on apporte, Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés, Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds. Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.

DON CARLOS

Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe. L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.

DON CARLOS

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire, L’univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur ! — L’empereur !

DON CARLOS

l’empereur ! être empereur ! — Ô rage, Ne pas l’être — et sentir son cœur plein de courage ! — Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau ! Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau.

DON CARLOS

Le pape et l’empereur ! ce n’était plus deux hommes. Pierre et César !

DON CARLOS

en eux accouplant les deux Romes, Fécondant l’une et l’autre en un mystique hymen, Redonnant une forme, une âme au genre humain, Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle, Et tous deux remettant au moule de leur main Le bronze qui restait au vieux monde romain !

DON CARLOS

Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne ! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ? Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi ! Avoir été l’épée, avoir été la loi !

DON CARLOS

Géant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne ! Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne ! Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila, Aussi grand que le monde !… et que tout tienne là ! Ah !

DON CARLOS

briguez donc l’empire, et voyez la poussière Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière De bruit et de tumulte ; élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : C’est assez !

DON CARLOS

Taillez à larges pans un édifice immense ! Savez-vous ce qu’un jour il en reste ? ô démence ! Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ? Quelques lettres à faire épeler des enfants !

DON CARLOS

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme !… — Oh ! l’empire ! l’empire ! Que m’importe ? j’y touche, et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : Tu l’auras ! — Je l’aurai.

DON CARLOS

— Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence ! Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !

DON CARLOS

D’une foule d’états l’un sur l’autre étagés Être la clef de voûte, et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;

DON CARLOS

Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ; Puis, clercs et soldats ;

DON CARLOS

puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, — les hommes. — Les hommes !

DON CARLOS

c’est-à-dire une foule, une mer, Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, Plainte qui, réveillant la terre qui s’effare, À travers tant d’écho nous arrive fanfare ! Les hommes !

DON CARLOS

— Des cités, des tours, un vaste essaim, De hauts clochers d’église à sonner le tocsin ! — (Rêvant.)

DON CARLOS

La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, Flots vivants, qui toujours l’étreignant de leurs plis, La balancent, branlante, à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses hautes zones, Comme des escabeaux font chanceler les trônes, Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel… Rois !

DON CARLOS

regardez en bas ! — Ah ! le peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue, Où l’on ne jette rien sans que tout ne remue ! Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau ! Ah !

DON CARLOS

si l’on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu’il ne connaît plus !

DON CARLOS

— Gouverner tout cela ! — Monter, si l’on vous nomme, À ce faîte ! Y monter, sachant qu’on n’est qu’un homme ! Avoir l’abîme là !… — Pourvu qu’en ce moment Il n’aille pas me prendre un éblouissement ! Oh !

DON CARLOS

d’états et de rois mouvante pyramide, Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide ! À qui me retiendrais-je ? Oh ! si j’allais faillir En sentant sous mes pieds le monde tressaillir !

DON CARLOS

En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre ! — Puis, quand j’aurai ce globe entre mes mains, qu’en faire ? Le pourrai-je porter seulement ? Qu’ai-je en moi ? Être empereur, mon Dieu ! j’avais trop d’être roi !

DON CARLOS

Certe, il n’est qu’un mortel de race peu commune Dont puisse s’élargir l’âme avec la fortune. Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ? Qui me conseillera ? (Il tombe à genoux devant le tombeau.)

DON CARLOS

Qui me conseillera ? Charlemagne ! c’est toi ! Ah !

DON CARLOS

puisque Dieu, pour qui tout obstacle s’efface, Prend nos deux majestés et les met face à face, Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau, Quelque chose de grand, de sublime et de beau ! Oh !

DON CARLOS

par tous ses côtés fais-moi voir toute chose. Montre-moi que le monde est petit, car je n’ose Y toucher.

DON CARLOS

Montre-moi que sur cette Babel Qui du pâtre à César va montant jusqu’au ciel, Chacun en son degré se complaît et s’admire, Voit l’autre par-dessous et se retient d’en rire.

DON CARLOS

Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner, Et dis-moi qu’il vaut mieux punir que pardonner ! — N’est-ce pas ?

DON CARLOS

— S’il est vrai qu’en son lit solitaire Parfois une grande ombre au bruit que fait la terre S’éveille, et que soudain son tombeau large et clair S’entr’ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair.

DON CARLOS

Si cette chose est vraie, empereur d’Allemagne, Oh ! dis-moi ce qu’on peut faire après Charlemagne ! Parle ! dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d’airain !

DON CARLOS

Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaire Entrer, laisse-moi voir ta face mortuaire, Ne me repousse pas d’un souffle d’aquilons, Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons.

DON CARLOS

Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale, De ces choses qui font l’œil sombre et le front pâle ! Parle, et n’aveugle pas ton fils épouvanté, Car ta tombe sans doute est pleine de clarté !

DON CARLOS

Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profonde Carlos étudier ta tête comme un monde ; Laisse qu’il te mesure à loisir, ô géant. Car rien n’est ici-bas si grand que ton néant !

DON CARLOS

Que la cendre, à défaut de l’ombre, me conseille ! (Il approche la clef de la serrure.) (Il recule.) S’il était là, debout et marchant à pas lents ! Si j’allais ressortir avec des cheveux blancs ! Entrons toujours !

DON CARLOS

(Bruit de pas.) Hors moi, d’un pareil mort éveiller la demeure ? Qui donc ? (Le bruit s’approche.) Entrons ! ‌

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