Scène
Acte V, scène 1
Par Victor Hugo
Sur une terrasse du palais d’Aragon, la nuit des noces, les invités masqués commentent l’événement. On loue l’empereur, on rappelle l’histoire de cette femme disputée par trois galants, un duc et un roi, et gagnée par le bandit. Don Ricardo détaille sa propre ascension, on s’interroge sur le vieux duc disparu, et un masque noir traverse la fête sans répondre à personne.
La scène a la fonction d’un divertissement placé juste avant la catastrophe : elle est légère, bavarde, et le masque qui passe suffit à la faire basculer. L’enjeu pour les comédiens est de tenir cette gaieté de cour jusqu’au bout, sans annoncer le drame, en laissant seulement l’inquiétude affleurer dans les dernières répliques.
61 répliques réparties entre plusieurs seigneurs et une dame, presque toutes brèves et enlevées. Aucun rôle n’est lourd, mais l’ensemble exige de la vitesse et une bonne conduite collective. Scène utile pour un groupe, et pour travailler le contraste avant les trois scènes finales.
Chapitre : Acte V
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Ma foi, vive la joie et vive l’épousée !
Saragosse ce soir se met à la croisée.
Et fait bien ! on ne vit jamais noce aux flambeaux Plus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux !
Bon empereur !
Bon empereur !Marquis, certain soir qu’à la brune Nous allions avec lui tous deux cherchant fortune, Qui nous eût dit qu’un jour tout finirait ainsi ?
J’en étais. Aux autres. J’en étais.Écoutez l’histoire que voici. Trois galants, un bandit que l’échafaud réclame, Puis un duc, puis un roi, d’un même cœur de femme Font le siège à la fois. L’assaut donné, qui l’a ?
C’est le bandit.
C’est le bandit.Mais rien que de simple en cela. L’amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne, Sont jeux de dés pipés. C’est le voleur qui gagne !
Moi, j’ai fait ma fortune à voir faire l’amour. D’abord comte, puis grand, puis alcade de cour, J’ai fort bien employé mon temps, sans qu’on s’en doute.
Le secret de monsieur, c’est d’être sur la route Du roi…
Du roi…Faisant valoir mes droits, mes actions.
Vous avez profité de ses distractions.
Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ?
Marquis, ne riez pas ! car c’est une âme fière. Il aimait doña Sol, ce vieillard. Soixante ans Ont fait ses cheveux gris, un jour les a faits blancs.
Il n’a pas reparu, dit-on, à Saragosse.
Vouliez-vous pas qu’il mît son cercueil de la noce ?
Et que fait l’empereur ?
Et que fait l’empereur ?L’empereur aujourd’hui Est triste. Le Luther lui donne de l’ennui.
Ce Luther, beau sujet de soucis et d’alarmes ! Que j’en finirais vite avec quatre gendarmes !
Le Soliman aussi lui fait ombre.
Le Soliman aussi lui fait ombre.Ah ! Luther, Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter, Que me font ces gens là ? Les femmes sont jolies, La mascarade est rare, et j’ai dit cent folies !
Voilà l’essentiel.
Voilà l’essentiel.Garci n’a point tort. Moi, Je ne suis plus le même un jour de fête, et croi Qu’un masque que je mets me fait une autre tête, En vérité !
En vérité ! Que n’est-ce alors tous les jours fête ?
Messeigneurs, n’est-ce pas la chambre des époux ?
Nous les verrons venir dans l’instant.
Nous les verrons venir dans l’instant.Croyez-vous ?
Hé ! sans doute !
Hé ! sans doute !Tant mieux. L’épousée est si belle !
Que l’empereur est bon ! Hernani, ce rebelle Avoir la toison d’or ! marié ! pardonné ! Loin de là, s’il m’eût cru, l’empereur eût donné Lit de pierre au galant, lit de plume à la dame.
Que je le crèverais volontiers de ma lame, Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil ! Pourpoint de comte, empli de conseils d’alguazil !
Que dites-vous là ?
Que dites-vous là ?Comte, ici pas de querelle ! À don Ricardo. Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.
Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs, Les femmes, les habits de toutes les couleurs, Ce spectre, qui, debout contre une balustrade, De son domino noir tachait la mascarade ?
Oui, pardieu !
Oui, pardieu !Qu’est-ce donc ?
Oui, pardieu ! Qu’est-ce donc ?Mais, sa taille, son air… C’est don Prancasio, général de la mer.
Non.
Non.Il n’a pas quitté son masque.
Non. Il n’a pas quitté son masque.Il n’avait garde. C’est le duc de Soma qui veut qu’on le regarde. Rien de plus.
Rien de plus.Non. Le duc m’a parlé.
Rien de plus. Non. Le duc m’a parlé.Qu’est-ce alors Que ce masque ? — Tenez, le voilà. (Entre un domino noir qui traverse lentement la terrasse au fond.
Tous se retournent et le suivent des yeux, sans qu’il paraisse y prendre garde.)
Que ce masque ? — Tenez, le voilà.Si les morts Marchent, voici leur pas.
Marchent, voici leur pas.Beau masque !… (Le domino noir se retourne et s’arrête. Garci recule.) Messeigneurs, dans ses yeux j’ai vu luire une flamme !
Si c’est le diable, il trouve à qui parler. (Il va au domino noir, toujours immobile.) Nous viens-tu de l’enfer ?
Nous viens-tu de l’enfer ? Je n’en viens pas, j’y vais. (Il reprend sa marche et disparaît par la rampe de l’escalier. Tous le suivent des yeux avec une sorte d’effroi.)
La voix est sépulcrale autant qu’on le peut dire.
Baste ! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.
Quelque mauvais plaisant !
Quelque mauvais plaisant !Ou si c’est Lucifer Qui vient nous voir danser, en attendant l’enfer, Dansons !
Dansons !C’est à coup sûr quelque bouffonnerie.
Nous le saurons demain.
Nous le saurons demain.Regardez, je vous prie. Que devient-il ?
Que devient-il ?Il a descendu l’escalier. Plus rien.
Plus rien.C’est un plaisant drôle ! Plus rien. C’est un plaisant drôle !Rêvant. Plus rien. C’est un plaisant drôle !C’est singulier.
Marquise, dansons-nous celle-ci ? (Il la salue et lui présente la main.)
Marquise, dansons-nous celle-ci ? Mon cher comte, Vous savez, avec vous, que mon mari les compte.
Raison de plus. Cela l’amuse apparemment. C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons. (La dame lui donne la main, et ils sortent.)
C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons.Vraiment, C’est singulier !
C’est singulier ! Voici les mariés. Silence !