Scène
Acte III, scène 5
Par Victor Hugo
Surpris ensemble par le maître de maison, les deux jeunes gens n’ont rien à répondre. Don Ruy Gomez déroule alors une imprécation devant les portraits de ses ancêtres : il a vu des assassins, des faux-monnayeurs, des traîtres, jamais pareille perversité que celle de trahir son hôte. Le page annonce le roi ; le vieillard, malgré tout, ouvre le portrait mobile et y cache Hernani.
La scène tient sur une contradiction magnifique : le duc maudit celui qu’il va sauver dans le même mouvement. C’est la loi d’hospitalité contre la blessure d’amour, et l’une l’emporte sans que l’autre cesse. Le comédien doit tenir la longue adresse aux portraits comme un dialogue réel, jamais comme une déclamation, et laisser le silence des coupables faire le reste.
31 répliques, dont une tirade centrale très ample pour don Ruy Gomez et quelques mots pour ses partenaires. La structure par accumulation, tous les criminels vus en soixante ans, facilite l’apprentissage. Belle scène pour un comédien confirmé, avec deux jeunes rôles presque muets.
Chapitre : Acte III
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Voilà donc le paîment de l’hospitalité ! Dieu ! le duc ! Dieu ! le duc !Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.
Dieu ! le duc !C’est donc là mon salaire, mon hôte ?
— Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est haute, Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour, De ton château pour nous fais et refais le tour, Cherche en ton arsenal une armure à ta taille, Ressaie à soixante ans ton harnais de bataille !
Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi ! Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi ! Saints du ciel !
j’ai vécu plus de soixante années, J’ai vu bien des bandits aux âmes effrénées, J’ai souvent, en tirant ma dague du fourreau Fait lever sur mes pas des gibiers de bourreau, J’ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres, De faux valets à table empoisonnant leurs maîtres, J’en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater, J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther, Mais je n’ai jamais vu perversité si haute Qui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte !
Ce n’est pas de mon temps. Si noire trahison Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison, Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe, A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe. Maures et castillans !
Quel est cet homme-ci ? Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.
Ô vous, tous les Silva qui m’écoutez ici, Pardon si devant vous, pardon si ma colère Dit l’hospitalité mauvaise conseillère !
Duc…
Duc…Tais-toi ! (Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de nouveau ses regards sur les portraits des Silva.)
Qui voyez ce qui vient du ciel et de l’enfer, Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme ? Ce n’est pas Hernani, c’est Judas qu’on le nomme ! Oh ! tâchez de parler pour me dire son nom ! (Croisant les bras.)
Seigneur duc…
Seigneur duc…Voyez-vous ? il veut parler, l’infâme ! Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme. Oh ! ne l’écoutez pas ! C’est un fourbe !
Il prévoit Que mon bras va sans doute ensanglanter mon toit, Que peut-être mon cœur couve dans ses tempêtes Quelque vengeance, sœur du festin des sept têtes, Il vous dira qu’il est proscrit, il vous dira Qu’on va dire Silva comme l’on dit Lara, Et puis qu’il est mon hôte, et puis qu’il est votre hôte… Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute ?
Jugez entre nous deux !
Jugez entre nous deux !Ruy Gomez De Silva, Si jamais vers le ciel noble front s’éleva, Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute, C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !
Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’ai Rien à dire, sinon que je suis bien damné. Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme, Oui, j’ai voulu souiller ton lit, oui, c’est infâme ! J’ai du sang.
Tu feras très bien de le verser, D’essuyer ton épée, et de n’y plus penser. Seigneur, ce n’est pas lui ! Ne frappez que moi-même !
Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême. Cette heure m’appartient. Je n’ai plus qu’elle. Ainsi Laissez-moi m’expliquer avec le duc ici. Duc, crois aux derniers mots de ma bouche ;
j’en jure, Je suis coupable, mais sois tranquille, — elle est pure ! C’est là tout. Moi coupable, elle pure ; ta foi Pour elle, un coup d’épée ou de poignard pour moi. Voilà.
— Puis fais jeter le cadavre à la porte Et laver le plancher, si tu veux, il n’importe ! Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime. (Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant et fixe sur doña Sol un regard terrible.
Elle se jette à ses genoux.) Je l’aime, monseigneur !
Je l’aime, monseigneur !Vous l’aimez ! Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !À Hernani. Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !Tremble donc ! (Bruit de trompettes au dehors. — Entre le page.) (Au page.)
Qu’est ce bruit ?
Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne. Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne. Dieu ! le roi ! Dernier coup !
Dieu ! le roi ! Dernier coup !Il demande pourquoi La porte est close, et veut qu’on ouvre.
La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi. (Le page s’incline et sort.) Il est perdu !
Il est perdu !Monsieur, venez ici.
Il est perdu ! Monsieur, venez ici.Ma tête Est à toi, livre-la, seigneur. Je la tiens prête. Je suis ton prisonnier. (Il entre dans la cachette.
Don Ruy presse de nouveau le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.) Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !
Son altesse le roi !