Scène
Acte III, scène 4
Par Victor Hugo
Doña Sol doit épouser don Ruy Gomez de Silva, son vieux parent, et l’écrin nuptial est posé sur la table. Hernani, le proscrit qu’elle aime, le trouve là et y lit une trahison. Il examine les bijoux un à un, en couvrant la jeune femme d’ironie.
La scène bascule d’un coup : Doña Sol fouille le coffret et en tire le poignard qu’elle avait pris au roi don Carlos, pour se défendre du trône qu’il lui offrait. Hernani tombe à genoux. Suivent le pardon, l’aveu et l’extase des deux amants, que don Ruy Gomez surprend depuis le seuil, pétrifié. Il faut passer de la cruauté à la supplication en une seule réplique.
51 répliques en alexandrins pour un duo, avec des vers partagés entre les deux personnages : la relance doit être exacte, sinon le vers boite. Les didascalies rythment l’examen des bijoux et fournissent de bons repères de mémorisation. Duo romantique très demandé, à travailler à deux plutôt que seul.
Chapitre : Acte III
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(Il considère avec un regard froid et comme inattentif l'écrin nuptial placé sur la table ; puis il hoche la tête, et ses yeux s'allument.) Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis dire La parure me charme et m'enchante, et j'admire !
(Il s'approche de l'écrin.) La bague est de bon goût, — la couronne me plaît, — Le collier est d'un beau travail, — le bracelet Est rare, — mais cent fois, cent fois moins que la femme Qui sous un front si pur cache ce cœur infâme !
(Examinant de nouveau le coffret.) Et qu'avez-vous donné pour tout cela ? — Fort bien ! Un peu de votre amour ? mais, vraiment, c'est pour rien ! Grand Dieu ! trahir ainsi ! n'avoir pas honte, et vivre !
(Examinant l'écrin.) Mais peut-être après tout c'est perle fausse et cuivre Au lieu de l'or, verre et plomb, diamants déloyaux, Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux ! Ah ! s'il en est ainsi, comme cette parure, Ton cœur est faux, duchesse, et tu n'es que dorure !
(Il revient au coffret.) — Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beau Il n'oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.
(Rien n'y manque. Il prend l'une après l'autre toutes les pièces de l'écrin.) Colliers, brillants, pendants d'oreille, Couronne de duchesse, anneau d'or… — À merveille ! Grand merci de l'amour sûr, fidèle et profond ! Le précieux écrin !
(Elle va au coffret, y fouille et en tire un poignard.) Vous n'allez pas au fond ! — C'est le poignard, qu'avec l'aide de ma patronne Je pris au roi Carlos, lorsqu'il m'offrit un trône Et que je refusai, pour vous qui m'outragez !
(Tombant à ses pieds.) Oh ! laisse qu'à genoux dans tes yeux affligés J'efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes, Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !
(Attendrie.) Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n'ai Que de l'amour pour vous.
Elle m'a pardonné, Et m'aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même, Après ce que j'ai dit, je me pardonne et m'aime ? Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé, Où vous avez marché, pour baiser le pavé !
Ami !
Non, je dois t'être odieux ! Mais, écoute, Dis-moi : Je t'aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute, Dis-le moi ! car souvent avec ce peu de mots La bouche d'une femme a guéri bien des maux.
(Absorbée et sans l'entendre.) Croire que mon amour eût si peu de mémoire ! Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire, Jusqu'à d'autres amours, plus nobles à leur gré, Rapetisser un cœur où son nom est entré !
Hélas ! j'ai blasphémé ! Si j'étais à ta place, Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse De ce fou furieux, de ce sombre insensé Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé.
Je lui dirais : Va-t'en ! — Repousse-moi, repousse ! Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce, Car tu m'as supporté trop longtemps, car je suis Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,
Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute ? Épouse le vieux duc ! il est bon, noble, il a Par sa mère Olmedo, par son père Alcala.
Encore un coup, sois riche avec lui, sois heureuse ! Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse T'offrir de magnifique ? une dot de douleurs. Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.
L'exil, les fers, la mort, l'effroi qui m'environne, C'est là ton collier d'or, c'est ta belle couronne, Et jamais à l'épouse un époux plein d'orgueil N'offrit plus riche écrin de misère et de deuil.
Épouse le vieillard, te dis-je ; il te mérite ! Eh ! qui jamais croira que ma tête proscrite Aille avec ton front pur ? qui, nous voyant tous deux, Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,
Toi paisible et croissant comme une fleur à l'ombre, Moi heurté dans l'orage à des écueils sans nombre, Qui dira que nos sorts suivent la même loi ? Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.
Je n'ai nul droit d'en haut sur toi, je me résigne. J'ai ton cœur, c'est un vol ! je le rends au plus digne. Jamais à nos amours le ciel n'a consenti.
Si j'ai dit que c'était ton destin, j'ai menti. D'ailleurs, vengeance, amour, adieu ! mon jour s'achève. Je m'en vais, inutile, avec mon double rêve,
Honteux de n'avoir pu ni punir ni charmer, Qu'on m'ait fait pour haïr, moi qui n'ai su qu'aimer ! Pardonne-moi ! fuis-moi ! ce sont mes deux prières ; Ne les rejette pas, car ce sont les dernières.
Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi.
Ingrat !
Monts d'Aragon ! Galice ! Estramadoure ! — Oh ! je porte malheur à tout ce qui m'entoure ! — J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remords Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts !
C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne. Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne Tous sur le dos couchés, en justes, devant Dieu, Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu !
Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse ! Est-ce une destinée à te rendre jalouse ? Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi ! C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi !
Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne, Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne, Car je dois être seul. Fuis ma contagion. Ne te fais pas d'aimer une religion !
Oh ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-être Un homme comme sont tous les autres, un être Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! Agent aveugle et sourd de mystères funèbres ! Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête.
Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voix me dit : Marche ! et l'abîme et profond, Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l'entour de ma course farouche, Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche ! Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal, Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !
Grand Dieu !
C'est un démon redoutable, te dis-je, Que le mien. Mon bonheur ! voilà le seul prodige Qui lui soit impossible. Et toi, c'est le bonheur !
Tu n'es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur, Va, si jamais le ciel à mon sort qu'il renie Souriait… n'y crois pas ! ce serait ironie ! Épouse le duc !
Donc ce n'était pas assez ! Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez ! Ah ! vous ne m'aimez plus !
Oh ! mon cœur et mon âme, C'est toi ! l'ardent foyer d'où me vient toute flamme, C'est toi ! Ne m'en veux pas de fuir, être adoré !
Je ne vous en veux pas. Seulement j'en mourrai.
Mourir ! pour qui ? pour moi ? Se peut-il que tu meures Pour si peu ?
(Laissant éclater ses larmes.) Voilà tout. (Elle tombe sur un fauteuil.)
(S'asseyant près d'elle.) Oh ! tu pleures ! tu pleures ! Et c'est encor ma faute ! et qui me punira ? Car tu pardonneras encor ! Qui te dira Ce que je souffre au moins lorsqu'une larme noie La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie !
Oh ! mes amis sont morts ! Oh ! je suis insensé ! Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai. Hélas ! j'aime pourtant d'une amour bien profonde ! — Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n'ai-je un monde ? Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !
(Se jetant à son cou.) Vous êtes mon lion superbe et généreux ! Je vous aime.
Oh ! l'amour serait un bien suprême Si l'on pouvait mourir de trop aimer !
Je t'aime ! Monseigneur ! je vous aime, et je suis toute à vous.
(Laissant tomber sa tête sur son épaule.) Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux !
(Suppliante.) Ah ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse De parler de la sorte ?
(Toujours appuyé sur son sein.) Eh bien ! qu'il nous unisse ! Tu le veux. Qu'il en soit ainsi ! — J'ai résisté.
(Tous deux, dans les bras l'un de l'autre, se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards. — Entre don Ruy Gomez par la porte du fond. Il regarde et s'arrête comme pétrifié sur le seuil.)