Scène
Acte III, scène 1
Par Victor Hugo
Au château de Silva, le matin de ses noces, don Ruy Gomez demande pardon à sa nièce de l’avoir soupçonnée. Puis il parle de lui : la jalousie, la honte de son âge, ce jeune pâtre qu’il envie et pour qui il donnerait ses tours, ses blés, ses forêts et son vieux nom. Un page vient annoncer que le rebelle serait mort et qu’un pèlerin demande asile.
La confession du vieillard amoureux est un des sommets du rôle : un homme lucide sur ce qui le rend ridicule et qui le dit lui-même, sans se plaindre. Le comédien doit tenir la tendresse et l’humiliation dans la même phrase, et garder la voix basse. L’annonce finale ramène brutalement l’intrigue et prépare l’entrée du faux pèlerin.
39 répliques, très majoritairement pour don Ruy Gomez, la partenaire ne donnant que de brèves relances. La longue tirade se mémorise bien parce qu’elle avance par images concrètes, le pâtre, le donjon, les troupeaux. Morceau très demandé par les comédiens qui abordent l’emploi de vieillard.
Chapitre : Acte III
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Enfin ! c’est aujourd’hui ! dans une heure on sera Ma duchesse ! plus d’oncle ! et l’on m’embrassera ! Mais m’as-tu pardonné ? J’avais tort, je l’avoue.
J’ai fait rougir ton front, j’ai fait pâlir ta joue : J’ai soupçonné trop vite, et je n’aurais point dû Te condamner ainsi sans avoir entendu. Que l’apparence a tort ! Injustes que nous sommes !
Certes, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes ! C’est égal. Je devais n’en pas croire mes yeux. Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? quand on est vieux ! Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme ?
Moi ! J’eus tort. Je devais savoir qu’avec ton âme On n’a point de galants lorsqu’on est doña Sol, Et qu’on a dans le cœur de bon sang espagnol. Certes, il est bon et pur, monseigneur, et peut-être On le verra bientôt.
On le verra bientôt.Écoute, on n’est pas maître De soi-même, amoureux comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi ? Parce que l’on est vieux.
Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace. Parce qu’on est jaloux des autres, et honteux De soi. Dérision !
que cet amour boiteux Qui nous remet au cœur tant d’ivresse et de flamme, Ait oublié le corps en rajeunissant l’âme ! — Quand passe un jeune pâtre, — oui, c’en est là !
— souvent, Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant, Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées, Souvent je dis tout bas : — Ô mes tours crénelées, Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais, Oh !
que je donnerais mes blés et mes forêts, Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines, Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines, Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m’attendront, Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front !
— Car ses cheveux sont noirs ; car son œil reluit comme Le tien, tu peux le voir et dire : Ce jeune homme ! Et puis, penser à moi qui suis vieux. Je le sais ! Pourtant j’ai nom Silva, mais ce n’est plus assez !
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t’aime ! Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même ! Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau ! Qui te dois de si loin devancer au tombeau ! Qui sait ?
Qui sait ? Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivoles N’ont pas d’amour si grand qu’il ne s’use en paroles. Qu’une fille aime et croie un de ces jouvenceaux, Elle en meurt, il en rit.
Tous ces jeunes oiseaux, À l’aile vive et peinte, au langoureux ramage, Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
Les vieux, dont l’âge éteint la voix et les couleurs, Ont l’aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs. Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? nos yeux arides ? Nos fronts ridés ? Au cœur on n’a jamais de rides.
Hélas ! quand un vieillard aime, il faut l’épargner. Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner. Oh ! mon amour n’est point comme un jouet de verre Qui brille et tremble ; oh !
non, c’est un amour sévère, Profond, solide, sûr, paternel, amical, De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal !
Voilà comme je t’aime, et puis je t’aime encore De cent autres façons, comme on aime l’aurore, Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux, Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle, Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle. Hélas !
Hélas !
Et puis, vois-tu, le monde trouve beau, Lorsqu’un homme s’éteint, et, lambeau par lambeau, S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe, Qu’une femme, ange pur, innocente colombe, Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir.
L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir.
C’est une œuvre sacrée et qu’à bon droit on loue Que ce suprême effort d’un cœur qui se dévoue, Qui console un mourant jusqu’à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d’amour ! Ah !
tu seras pour moi cet ange au cœur de femme Qui du pauvre vieillard réjouit encor l’âme, Et de ses derniers ans lui porte la moitié, Fille par le respect et sœur par la pitié.
Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre, Monseigneur. Ce n’est pas une raison pour vivre Que d’être jeune. Hélas !
je vous le dis, souvent Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant, Et leurs yeux brusquement referment leur paupière, Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.
Oh ! les sombres discours ! Mais je vous gronderai, Enfant ! un pareil jour est joyeux et sacré. Comment, à ce propos, quand l’heure nous appelle, N’êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ? Mais, vite !
habillez-vous. Je compte les instants. La parure de noce ! La parure de noce !Il sera toujours temps.
Non pas. (Au page qui entre.) Non pas.Que veut Iaquez ?
Non pas.Que veut laquez ? Monseigneur, à la porte, Un homme, un pèlerin, un mendiant, n’importe, Est là qui vous demande asile.
Est là qui vous demande asile.Quel qu’il soit, Le bonheur entre avec l’étranger qu’on reçoit. Qu’il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ?
Que dit-on de ce chef de bandits infidèles Qui remplit nos forêts de sa rébellion ?
C’en est fait d’Hernani ; c’en est fait du lion De la montagne. De la montagne.Dieu !
De la montagne.Dieu ! Quoi ?
De la montagne.Dieu ! Quoi ? La troupe est détruite. Le roi, dit-on, s’est mis lui-même à leur poursuite. La tête d’Hernani vaut mille écus du roi Pour l’instant ; mais on dit qu’il est mort. Pour l’instant ;
mais on dit qu’il est mort.Quoi ! sans moi, Hernani ?
Hernani ? Grâce au ciel ! il est mort, le rebelle ! On peut se réjouir maintenant, chère belle ! Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil ! Aujourd’hui, double fête ! Aujourd’hui, double fête !Oh !
Des habits de deuil. (Elle sort.)
Fais-lui vite porter l’écrin que je lui donne. (Il se rassied dans son fauteuil.) Et grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin, Belle à faire à genoux tomber un pèlerin. À propos, et celui qui nous demande un gîte ?
Dis-lui d’entrer, fais-lui nos excuses, cours vite. (Le page salue et sort.) (La porte du fond s’ouvre. Paraît Hernani déguisé en pèlerin. Le duc se lève et va à sa rencontre.)