Scène
Acte V, scène 3
Par Victor Hugo
Enfin seuls, Hernani et doña Sol savourent une nuit qu’ils n’espéraient plus. Il compare son bonheur à un volcan devenu docile, elle l’appelle par son nom de proscrit et il la supplie de ne plus le nommer ainsi. Le cor sonne au loin. Hernani feint un malaise, parle d’une blessure ancienne qui se rouvre, et l’envoie chercher un coffret pour l’éloigner un instant.
La scène est construite sur une menace qui traverse le bonheur sans que la jeune femme l’entende. Deux textes se superposent : le duo amoureux et, en dessous, le décompte d’un homme qui sait qu’il va mourir. Le comédien doit tenir cette double partition, tendre en surface et déjà ailleurs, sans donner l’indice trop tôt au spectateur.
44 répliques, dont de longues tirades lyriques, pour un peu plus de six mille caractères. La mémorisation demande de suivre la ligne des images, le volcan, les fleurs, la blessure, plutôt que le fil narratif. Scène de duo exigeante, souvent travaillée pour la qualité de son vers.
Chapitre : Acte V
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Dieu vous garde ! Soyez heureux !Ils s’en vont tous, Enfin !
Enfin !Cher amour ! Enfin ! Cher amour !C’est… qu’il est tard, ce me semble.
Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble. Ce bruit me fatiguait. N’est-ce pas, cher seigneur, Que toute cette joie étourdit le bonheur ?
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave. Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave. Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs. Son sourire est moins près du rire que des pleurs.
Dans vos yeux, ce sourire est le jour. (Hernani cherche à l’entraîner vers la porte. Elle rougit.)
Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure ! Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien. Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien ! Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âme Brûle. Eh !
dis au volcan qu’il étouffe sa flamme, Le volcan fermera ses gouffres entr’ouverts, Et n’aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.
Car le géant est pris, le Vésuve est esclave, Et que t’importe à toi son cœur rongé de lave ? Tu veux des fleurs ? c’est bien ! Il faut que de son mieux Le volcan tout brûlé s’épanouisse aux yeux ! Oh !
que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur !
Hernani de mon cœur !Quel est ce nom, madame ? Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié ! Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié !
Je sais qu’il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani dont l’œil avait l’éclair du glaive, Un homme de la nuit et des monts, un proscrit, Sur qui le mot vengeance était partout écrit, Un malheureux traînant après lui l’anathème !
Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j’aime Les prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol. Je suis Jean d’Aragon, mari de doña Sol ! Je suis heureux ! Je suis heureux !Je suis heureuse !
Je suis heureux ! Je suis heureuse !Que m’importe Les haillons qu’en entrant j’ai laissés à la porte ? Voici que je reviens à mon palais en deuil. Un ange du Seigneur m’attendait sur le seuil.
J’entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume les feux, je rouvre les croisées, Je fais arracher l’herbe au pavé de la cour, Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.
Qu’on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles, Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma doña Sol rouge et le front baissé, Qu’on nous laisse tous deux, et le reste est passé !
Je n’ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence, J’efface tout, j’oublie ! Ou sagesse ou démence, Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien ! Que sur ce velours noir ce collier d’or fait bien !
Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte. Je n’ai pas remarqué. Tout autre, que m’importe ? Puis, est-ce le velours ou le satin encor ? Non, mon duc, c’est ton cou qui sied au collier d’or.
Vous êtes noble et fier, monseigneur. (Il veut l’entraîner.) Un moment ! — Vois-tu bien, c’est la joie ! et je pleure ! Viens voir la belle nuit. (Elle va à la balustrade.) Le temps de respirer et de voir seulement.
Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite ! Dis, ne le crois-tu pas ? sur nous, tout en dormant, La nature à demi veille amoureusement. Pas un nuage au ciel.
Tout, comme nous, repose. Viens, respire avec moi l’air embaumé de rose ! Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
La lune tout à l’heure à l’horizon montait Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble Et ta voix, toutes deux m’allaient au cœur ensemble, Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant, Et j’aurais bien voulu mourir en ce moment !
Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste ? Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste.
Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté, Qui glisse sur les eaux par un beau soir d’été Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries, Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !
Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ? Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse, S’élevant tout à coup, chantât ?…
S’élevant tout à coup, chantât ?…Capricieuse ! Tout à l’heure on fuyait la lumière et les chants ! Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs !
Un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse, Ou quelque flûte au loin !… Car la musique est douce, Fait l’âme harmonieuse, et, comme un divin chœur, Éveille mille voix qui chantent dans le cœur ! Ah !
Ce serait charmant ! (On entend le bruit lointain d’un cor dans l’ombre.)
Ah ! malheureuse ! Ah ! malheureuse !Un ange a compris ma pensée, — Ton bon ange, sans doute !
Ton bon ange, sans doute !Oui, mon bon ange ! (Le cor recommence. — À part.) Don Juan, je reconnais le son de votre cor !
N’est-ce pas ? N’est-ce pas ?Seriez-vous dans cette sérénade De moitié ?
De moitié ?De moitié, tu l’as dit. De moitié ? De moitié, tu l’as dit.Bal maussade ! Oh ! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois ! Et puis, c’est votre cor, c’est comme votre voix. (Le cor recommence.)
Ah ! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie ! Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie.
Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Hernani ! Avec ce nom fatal je n’en ai pas fini ! Qu’avez-vous ?
Qu’avez-vous ?Le vieillard ! Qu’avez-vous ? Le vieillard !Dieu ! quels regards funèbres ! Qu’avez-vous ?
Qu’avez-vous ?Le vieillard, qui rit dans les ténèbres ! — Ne le voyez-vous pas ? Ne le voyez-vous pas ?Où vous égarez-vous ? Qu’est-ce que ce vieillard ?
Qu’est-ce que ce vieillard ?Le vieillard ! Qu’est-ce que ce vieillard ? Le vieillard !À genoux Je t’en supplie, oh ! dis, quel secret te déchire ? Qu’as-tu ?
Qu’as-tu ?Je l’ai juré ! Qu’as-tu ? Je l’ai juré !Juré ? (Elle suit tous ses mouvements avec anxiété. Il s’arrête tout à coup, et passe la main sur son front.)
Qu’as-tu ? Je l’ai juré ! Juré ?Qu’allais-je dire ? Épargnons-la. Haut. Épargnons-la.Moi, rien. De quoi t’ai-je parlé ? Vous avez dit…
Vous avez dit…Non. Non. J’avais l’esprit troublé… Je souffre un peu, vois-tu. N’en prends pas d’épouvante. Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante. (Le cor recommence.)
Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment ! (Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard.) Ce devrait être fait ! — Ah !… Ce devrait être fait ! — Ah !…Tu souffres donc bien ?
Une blessure ancienne, et qui semblait fermée, Se rouvre… À part. Se rouvre…Éloignons-la. (Haut.) Écoute. Ce coffret qu’en des jours — moins heureux — Je portais avec moi… Je portais avec moi…Je sais ce que tu veux.
Eh bien, qu’en veux-tu faire ?
Eh bien, qu’en veux-tu faire ? Un flacon qu’il renferme Contient un élixir qui pourra mettre un terme Au mal que je ressens. — Va ! Au mal que je ressens. — Va !J’y vais, mon seigneur.
(Elle sort par la porte de la chambre nuptiale.)