Scène
Acte II, scène 3
Par Victor Hugo
Hernani surgit au moment où don Carlos allait faire appel à ses hommes, et retourne la situation : ses bandits tiennent la rue. Il reproche au roi d’avoir porté la main sur doña Sol, lui jette sa haine au visage, la mort de son père, son titre confisqué, la femme disputée, et tire l’épée. Don Carlos refuse le duel, se réclame de son rang ; Hernani finit par le laisser partir.
Le cœur de la scène est un duel qui n’a pas lieu, et qui se joue donc entièrement dans la parole. Chacun tient une grandeur différente, le proscrit celle de la vengeance annoncée, le roi celle du refus méprisant. Les comédiens doivent tenir un long face-à-face sans mouvement, avec un manteau jeté sur les épaules pour seul geste décisif.
45 répliques pour deux rôles, avec de nombreuses répliques partagées dans le même alexandrin et quelques tirades de haine. La mémorisation demande un travail d’oreille sur les reprises de vers. Scène de duo masculin parmi les plus fortes du répertoire romantique.
Chapitre : Acte II
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Vous en oubliez un ! Ah ! le ciel m’est témoin Que volontiers je l’eusse été chercher plus loin ! Hernani, sauvez-moi de lui !
Hernani, sauvez-moi de lui ! Soyez tranquille, Mon amour !
Mon amour ! Que font donc mes amis par la ville ? Avoir laissé passer ce chef de bohémiens ! Appelant. Monterey !
Monterey ! Vos amis sont au pouvoir des miens, Et ne réclamez pas leur épée impuissante. Pour trois qui vous viendraient, il m’en viendrait soixante. Soixante dont un seul vous vaut tous quatre.
Ainsi Vidons entre nous deux notre querelle ici. Quoi ! vous portiez la main sur cette noble fille ! C’était d’un imprudent, seigneur roi de Castille, Et d’un lâche !
Et d’un lâche ! Seigneur bandit, de vous à moi, Pas de reproche !
Pas de reproche ! Il raille !… Oh ! je ne suis pas roi ;
Mais quand un roi m’insulte et pour surcroît me raille, Ma colère va haut et me monte à sa taille, Et, prenez garde, on craint, lorsqu’on me fait affront, Plus qu’un cimier de roi la rougeur de mon front !
Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre. (Il lui saisit le bras.) Écoutez. Votre père a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais.
Nous aimons tous deux la même femme, Je vous hais, je vous hais, — oui, je te hais dans l’âme.
C’est bien.
C’est bien.Ce soir pourtant ma haine était bien loin. Je n’avais qu’un désir, qu’une ardeur, qu’un besoin, Doña Sol ! — Plein d’amour, j’accourais… Sur mon âme ! Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme !
Quoi ! vous que j’oubliais, sur ma route placé ! Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé ! Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piége, Ni fuite ni secours ! je te tiens et t’assiége !
Seul, entouré partout d’ennemis acharnés, Que vas-tu faire ?
Que vas-tu faire ? Allons ! vous me questionnez !
Va, va ! Je ne veux pas qu’un bras obscur te frappe. Il ne sied pas qu’ainsi ma vengeance m’échappe. Tu ne seras touché par un autre que moi. Défends-toi donc. (Il tire son épée.)
Défends-toi donc.Je suis votre seigneur le roi. Frappez. Mais pas de duel.
Frappez. Mais pas de duel.Seigneur, qu’il te souvienne Qu’hier encor ta dague a rencontré la mienne.
Je le pouvais hier. J’ignorais votre nom, Vous ignoriez mon titre. Aujourd’hui, compagnon, Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.
Peut-être.
Peut-être.Pas de duel. Assassinez-moi : faites !
Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ? Çà, te défendras-tu ?
Çà, te défendras-tu ? Vous m’assassinerez ! Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d’aigle sur lui. Ah ! vous croyez, bandits, que vos brigades viles Pourront impunément s’épandre dans les villes ?
Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux ! Vous pourrez après tout faire les généreux, Et que nous daignerons, nous, victimes trompées, Anoblir vos poignards du choc de nos épées ? Non, le crime vous tient.
Partout vous le traînez. Nous, des duels avec vous ! arrière ! assassinez.
Va-t’en donc ! Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur. Va-t’en donc !Nous aurons des rencontres meilleures. Va-t’en.
Va-t’en.C’est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures Rentrer, moi votre roi, dans le palais ducal. Mon premier soin sera de mander le fiscal, A-t-on fait mettre à prix votre tête ?
A-t-on fait mettre à prix votre tête ? Oui.
A-t-on fait mettre à prix votre tête ? Oui.Maître, Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître, Je vous en avertis. Partout je vous poursuis. Je vous fais mettre au ban du royaume.
Je vous fais mettre au ban du royaume.J’y suis Déjà.
Déjà.Bien !
Déjà.Bien ! Mais la France est auprès de l’Espagne, C’est un port.
C’est un port.Je vais être empereur d’Allemagne. Je vous fais mettre au ban de l’empire.
Je vous fais mettre au ban de l’empire.À ton gré. J’ai le reste du monde où je te braverai. Il est plus d’un asile où ta puissance tombe.
Et quand j’aurai le monde ?
Et quand j’aurai le monde ? Alors j’aurai la tombe.
Je saurai déjouer vos complots insolents.
La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, Mais elle vient.
Mais elle vient.Toucher à la dame qu’adore Ce bandit !
Ce bandit !Songes-tu que je te tiens encore ?
Ne me rappelle pas, futur césar romain, Que je t’ai là, chétif et petit dans ma main, Et que si je serrais cette main trop loyale J’écraserais dans l’œuf ton aigle impériale !
Faites.
Faites.Va-t’en ! va-t’en ! (Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.) Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau. (Le roi s’enveloppe du manteau.) Pars tranquille à présent.
Ma vengeance altérée Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.
Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi, Ne demandez un jour ni grâce ni merci !