Scène

Acte III, scène 6

Par Victor Hugo

Le roi entre en armes dans le château dont on lui avait fermé la porte. Il exige qu’on lui livre le chef des rebelles, menace de faire raser les onze tours, puis réclame la tête du duc à défaut de l’autre. Don Ruy Gomez reconnaît qu’il cache le proscrit mais refuse de le donner, et don Carlos, faute de mieux, emmène doña Sol comme otage.

C’est la scène des portraits, où le vieillard promène le roi le long de sa galerie d’ancêtres pour lui expliquer, aïeul par aïeul, ce qu’est un Silva et pourquoi il ne trahira pas. Le comédien doit tenir cette longue marche sans la ralentir, et don Carlos rester menaçant tout en étant, peu à peu, réduit à l’impuissance.

76 répliques pour deux rôles, avec l’une des plus longues tirades de la pièce. La mémorisation s’appuie sur la succession des portraits, qui donne un fil concret et un ordre imposé. Morceau de bravoure exigeant, à réserver à un travail approfondi sur le vers.

Chapitre : Acte III

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DON CARLOS

Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui, Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ? Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !

DON CARLOS

Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point, Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing ! (Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.) Avons-nous des turbans ?

DON CARLOS

serait-ce qu’on me nomme Boabdil ou Mahom, et non Carlos, répond ! Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

DON RUY GOMEZ

Seigneur…

DON CARLOS

Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes ! Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle, du roi à la grande porte. Don Carlos se tourne vers le duc. Ah !

DON CARLOS

vous réveillez donc les rébellions mortes ? Pardieu !

DON CARLOS

si vous prenez de ces airs avec moi, Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi, Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries, Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !

DON RUY GOMEZ

Altesse, les Silva sont loyaux…

DON CARLOS

Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détours Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours ! De l’incendie éteint il reste une étincelle, Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ? C’est toi !

DON CARLOS

Ce Hernani, rebelle empoisonneur, Ici, dans ton château, tu le caches !

DON RUY GOMEZ

Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur, C’est vrai.

DON CARLOS

C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne. Entends-tu, mon cousin ?

DON RUY GOMEZ

Entends-tu, mon cousin ?Mais qu’à cela ne tienne ! Vous serez satisfait. (Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.)

DON CARLOS

Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — Va Chercher mon prisonnier.

DON RUY GOMEZ

Chercher mon prisonnier.Celui-ci des Silva C’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme ! Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome. (Passant au portrait suivant.)

DON RUY GOMEZ

On lui garde à Toro, près de Valladolid, Une châsse dorée où brûlent mille cierges. Il affranchit Léon du tribut des cent vierges. (Passant à un autre.) S’exila pour avoir mal conseillé le roi. (À un autre.)

DON RUY GOMEZ

Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blanche Tous les coups s’acharnaient, il cria : Christoval ! Christoval prit la plume et donna son cheval. (À un autre.) Roi d’Aragon.

DON CARLOS

Roi d’Aragon.Pardieu, don Ruy, je vous admire ! Continuez.

DON RUY GOMEZ

Continuez.Voici Ruy Gomez De Silva, Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava. Son armure géante irait mal à nos tailles.

DON RUY GOMEZ

Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles, Conquit au roi Motril, Antequera, Suez, Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez. Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales. (À un autre.)

DON RUY GOMEZ

Toute noble maison tient à Silva, seigneur. Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse. Manrique nous envie et Lara nous jalouse. Alencastre nous hait.

DON RUY GOMEZ

Nous touchons à la fois Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

DON CARLOS

Vous raillez-vous ?

DON RUY GOMEZ

Vous raillez-vous ? Voilà don Vasquez, dit le Sage, Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage, Il arrêta Zamet et cent maures tout seul. — J’en passe, et des meilleurs.

DON RUY GOMEZ

— (Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du spectateur.) Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée, Même aux juifs.

DON RUY GOMEZ

À l’avant-dernier. Même aux juifs.Ce vieillard, cette tête sacrée, C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier. Les maures de Grenade avaient fait prisonnier Le comte Alvar Giron son ami.

DON RUY GOMEZ

Mais mon père Prit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre, Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron, Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patron De ne point reculer que le comte de pierre Ne tournât front lui-même et n’allât en arrière.

DON RUY GOMEZ

Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

DON CARLOS

Mon prisonnier !

DON RUY GOMEZ

Mon prisonnier ! C’était un Gomez De Silva. Voilà donc ce qu’on dit, quand dans cette demeure On voit tous ces héros…

DON CARLOS

On voit tous ces héros…Mon prisonnier sur l’heure !

DON RUY GOMEZ

Ce portrait, c’est le mien. — Roi don Carlos, merci ! Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici : « Ce dernier, digne fils d’une race si haute, Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »

DON CARLOS

Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas !

DON RUY GOMEZ

Car vous me la paîriez, altesse, n’est-ce pas ?

DON CARLOS

Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace, Et je ferai semer du chanvre sur la place.

DON RUY GOMEZ

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’éleva Qu’une tache ronger le vieux nom de Silva. Aux portraits. N’est-il pas vrai, vous tous ?

DON CARLOS

N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc, cette tête est nôtre, Et tu m’avais promis…

DON RUY GOMEZ

Et tu m’avais promis…J’ai promis l’une ou l’autre. Aux portraits. N’est-il pas vrai, vous tous ? N’est-il pas vrai, vous tous ? Montrant sa tête. N’est-il pas vrai, vous tous ? Je donne celle-ci. Au roi. Prenez-la.

DON CARLOS

Prenez-la.Duc, fort bien. Mais j’y perds, grand merci ! La tête qu’il me faut est jeune, il faut que morte On la prenne aux cheveux ? La tienne ! que m’importe ? Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.

DON CARLOS

Tu n’en a pas assez pour lui remplir les mains.

DON RUY GOMEZ

Altesse, pas d’affront ! ma tête encore est belle, Et vaut bien, que je crois, la tête d’un rebelle. La tête d’un Silva, vous êtes dégoûté !

DON CARLOS

Livre-nous Hernani !

DON RUY GOMEZ

Livre-nous Hernani !Seigneur, en vérité, J’ai dit.

DON CARLOS

J’ai dit.Fouillez partout ! Et qu’il ne soit point d’aile, De cave, ni de tour…

DON RUY GOMEZ

De cave, ni de tour…Mon donjon est fidèle Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. Nous le garderons bien tous deux.

DON CARLOS

Nous le garderons bien tous deux.Je suis le roi !

DON RUY GOMEZ

Hors que de mon château démoli pierre à pierre, On ne fasse ma tombe, on n’aura rien.

DON CARLOS

On ne fasse ma tombe, on n’aura rien !Prière, Menace, tout est vain ! — Livre-moi le bandit, Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.

DON RUY GOMEZ

Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.J’ai dit.

DON CARLOS

Eh bien donc, au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes. Au duc d’Alcala. Jorge, arrêtez le duc. Jorge, arrêtez le duc.Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi !

DON CARLOS

Un mauvais roi !Grand dieu ! que vois-je ? doña Sol ! Altesse, tu n’as pas le cœur d’un espagnol !

DON CARLOS

Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère. (Il s’approche de doña Sol.) C’est vous qui m’avez mis au cœur cette colère. Un homme devient ange ou monstre en vous touchant. Ah !

DON CARLOS

quand on est haï, que vite on est méchant ! Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, J’étais grand, j’eusse été le lion de Castille ! Vous m’en faites le tigre avec votre courroux.

DON CARLOS

Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous ! (Doña Sol lui jette un regard. Il s’incline.) (Se tournant vers le duc.) Ton scrupule après tout peut sembler légitime.

DON CARLOS

Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi, C’est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi. — J’emmène seulement ta nièce comme otage.

DON RUY GOMEZ

Seulement ! Seulement !Moi, Seigneur !

DON CARLOS

Seulement ! Moi, Seigneur !Oui, vous.

DON RUY GOMEZ

Seulement ! Moi, Seigneur ! Oui, vous.Pas davantage ! Ô la grande clémence ! ô généreux vainqueur, Qui ménage la tête et torture le cœur ! Belle grâce !

DON CARLOS

Belle grâce !Choisis. Doña Sol ou le traître. Il me faut l’un des deux.

DON RUY GOMEZ

Il me faut l’un des deux.Ah ! vous êtes le maître ! (Le roi s’approche de doña Sol pour l’emmener. Elle se réfugie vers Don Ruy Gomez.) Sauvez-moi, monseigneur ! (Elle s’arrête. — À part.)

DON RUY GOMEZ

La tête de mon oncle ou l’autre !… moi plutôt ! Au roi. Je vous suis.

DON CARLOS

Je vous suis.Par les saints ! l’idée est triomphante ! Il faudra bien enfin s’adoucir, mon infante !

DON CARLOS

Qu’emportez-vous là ? Qu’emportez-vous là ?Rien.

DON CARLOS

Qu’emportez-vous là ? Rien. Un joyau précieux ? Oui.

DON CARLOS

Oui.Voyons ! Oui. Voyons !Vous verrez.

DON RUY GOMEZ

Oui. Voyons ! Vous verrez.Doña Sol ! — terre et cieux ! Doña Sol ! — Puisque l’homme ici n’a point d’entrailles, À mon aide ! croulez, armures et murailles ! (Il court au roi.)

DON CARLOS

Alors, mon prisonnier !

DON RUY GOMEZ

Alors, mon prisonnier !Ayez pitié de moi, Vous tous ! (Il fait un pas vers la cachette ; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits.)

DON RUY GOMEZ

(Il s’avance en chancelant jusqu’à son portrait, puis se retourne encore vers le roi.)

DON CARLOS

Tu le veux ?Oui. (Le duc lève en tremblant la main vers le ressort.) Tu le veux ? Oui.Dieu !

DON RUY GOMEZ

Tu le veux ? Oui. Dieu ! Non ! (Il se jette aux genoux du roi.)

DON CARLOS

Ta nièce !

DON RUY GOMEZ

Ta nièce !Prends-la donc ! et laisse-moi l’honneur !

DON CARLOS

Adieu, duc !

DON RUY GOMEZ

Adieu, duc !Au revoir ! (Il suit de l’œil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol ; puis il met la main sur son poignard.)

DON RUY GOMEZ

Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure, Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure. ‌

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