Scène

Acte I, scène 3

Par Victor Hugo

Réveillé par le bruit, don Ruy Gomez surprend deux hommes chez sa nièce, la nuit, à quelques heures de son propre mariage. Il fait apporter les flambeaux et laisse tomber sur eux une longue imprécation sur le temps du Cid, l’honneur des maisons et le respect dû aux barbes grises. Don Carlos finit par se découvrir, le vieillard s’incline, et le roi couvre la fuite d’Hernani.

La tirade du duc est un des grands morceaux du théâtre romantique : un vieillard humilié qui retourne sa honte en majesté. Elle doit monter lentement et ne jamais devenir une simple colère. Autour, deux jeunes hommes se taisent, et c’est de ce silence contraint que naît la force de la scène.

79 répliques pour trois rôles, dont une tirade très longue et très construite pour don Ruy Gomez. La mémorisation du morceau se fait par images successives, le Cid, les félons, le hochet brisé. Scène de référence pour les comédiens de rôles de vieillard, souvent extraite pour la seule tirade.

Chapitre : Acte I

DON RUY GOMEZ

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit ! Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit. À doña Sol. Par saint Jean d’Avila, je crois que, sur mon âme, Nous sommes trois chez vous ! C’est trop de deux, madame.

DON RUY GOMEZ

Aux deux jeunes gens. Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? — Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géants De l’Espagne et du monde allaient par les Castilles Honorant les vieillards et protégeant les filles.

DON RUY GOMEZ

C’étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourds Leur fer et leur acier, que vous votre velours.

DON RUY GOMEZ

Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises, Faisaient agenouiller leur amour aux églises, Ne trahissaient personne, et donnaient pour raison Qu’ils avaient à garder l’honneur de leur maison.

DON RUY GOMEZ

S’ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache, En plein jour, devant tous, et l’épée, ou la hache, Ou la lance à la main.

DON RUY GOMEZ

— Et quant à ces félons Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons, Ne fiant qu’à la nuit leurs manœuvres infâmes, Par derrière aux maris volent l’honneur des femmes, J’affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous, Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux, Et qu’il eût, dégradant leur noblesse usurpée, Souffleté leur blason du plat de son épée !

DON RUY GOMEZ

Voilà ce que feraient, j’y songe avec ennui, Les hommes d’autrefois aux hommes d’aujourd’hui. — Qu’êtes-vous venus faire ici ? C’est donc à dire Que je ne suis qu’un vieux dont les jeunes vont rire ?

DON RUY GOMEZ

On va rire de moi, soldat de Zamora ? Et quand je passerai, tête blanche, on rira ? Ce n’est pas vous du moins qui rirez !

HERNANI

Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…

DON RUY GOMEZ

Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…Silence ! Quoi !

DON RUY GOMEZ

vous avez l’épée, et la dague, et la lance, La chasse, les festins, les meutes, les faucons, Les chansons à chanter le soir sous les balcons, Les plumes au chapeau, les casaques de soie, Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie, Enfants, l’ennui vous gagne !

DON RUY GOMEZ

À tout prix, au hasard, Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard. Ah ! vous l’avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasse Qu’il vous puisse en éclats rejaillir à la face ! Suivez-moi !

HERNANI

Suivez-moi !Seigneur duc…

DON RUY GOMEZ

Suivez-moi !Seigneur duc…Suivez-moi ! suivez-moi ! Messieurs, avons-nous fait cela pour rire ? Quoi ! Un trésor est chez moi.

DON RUY GOMEZ

C’est l’honneur d’une fille, D’une femme, l’honneur de toute une famille, Cette fille, je l’aime, elle est ma nièce, et doit Bientôt changer sa bague à l’anneau de mon doigt, Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme, Or il faut que je sorte une heure, et moi qu’on nomme Ruy Gomez De Silva, je ne puis l’essayer Sans qu’un larron d’honneur se glisse à mon foyer !

DON RUY GOMEZ

Arrière ! lavez donc vos mains, hommes sans âmes, Car, rien qu’en y touchant, vous nous tachez nos femmes. Non. C’est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor ? (Il arrache son collier.) (Il jette son chapeau.)

DON RUY GOMEZ

Et vous pourrez demain vous vanter par la ville Que jamais débauchés, dans leurs jeux insolents, N’ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs ! Monseigneur…

DON RUY GOMEZ

Monseigneur…Écuyers ! écuyers ! à mon aide ! Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède ! (Aux deux jeunes gens.)

DON CARLOS

Et suivez-moi tous deux !Duc, ce n’est pas d’abord De cela qu’il s’agit. Il s’agit de la mort De Maximilien, empereur d’Allemagne. (Il jette son manteau, et découvre son visage caché par son chapeau.)

DON RUY GOMEZ

Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi ! Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !

HERNANI

Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !Le roi d’Espagne !

DON CARLOS

Oui, Carlos. — Seigneur duc, es-tu donc insensé ? Mon aïeul l’empereur est mort. Je ne le sai Que de ce soir.

DON CARLOS

Je viens, tout en hâte, et moi-même, Dire la chose à toi, féal sujet que j’aime, Te demander conseil, incognito, la nuit, Et l’affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !

DON RUY GOMEZ

Mais pourquoi tarder tant à m’ouvrir cette porte ?

DON CARLOS

Belle raison ! tu viens avec toute une escorte ! Quand un secret d’état m’amène en ton palais, Duc, est-ce pour l’aller dire à tous tes valets ?

DON RUY GOMEZ

Altesse, pardonnez ! l’apparence…

DON CARLOS

Altesse, pardonnez ! l’apparence…Bon père, Je t’ai fait gouverneur du château de Figuère, Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ?

DON RUY GOMEZ

Pardonnez…

DON CARLOS

Pardonnez…Il suffit. N’en parlons plus, seigneur. Donc l’empereur est mort.

DON RUY GOMEZ

Donc l’empereur est mort.L’aïeul de votre altesse Est mort ?

DON CARLOS

Est mort ? Duc, tu m’en vois pénétré de tristesse.

DON RUY GOMEZ

Qui lui succède ?

DON CARLOS

Qui lui succède ? Un duc de Saxe est sur les rangs. François Premier, de France, est un des concurrents.

DON RUY GOMEZ

Où vont se rassembler les électeurs d’empire ?

DON CARLOS

Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire, Ou Francfort.

DON RUY GOMEZ

Ou Francfort.Notre roi, dont Dieu garde les jours, N’a-t-il pensé jamais à l’empire ?

DON CARLOS

N’a-t-il pensé jamais à l’empire ? Toujours.

DON RUY GOMEZ

C’est à vous qu’il revient.

DON CARLOS

C’est à vous qu’il revient.Je le sais.

DON RUY GOMEZ

C’est à vous qu’il revient.Je le sais.Votre père Fut archiduc d’Autriche, et l’empire, j’espère, Aura ceci présent, que c’était votre aïeul, Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.

DON CARLOS

Et puis, on est bourgeois de Gand.

DON RUY GOMEZ

Et puis, on est bourgeois de Gand.Dans mon jeune âge Je le vis, votre aïeul. Hélas ! seul je surnage D’un siècle tout entier. Tout est mort à présent. C’était un empereur magnifique et puissant.

DON CARLOS

Rome est pour moi.

DON RUY GOMEZ

Rome est pour moi.Vaillant, ferme, point tyrannique. (Il s’incline sur les mains du roi et les baise.)

DON CARLOS

Le pape veut ravoir la Sicile, que j’ai, Un empereur ne peut posséder la Sicile, Il me fait empereur ; alors, en fils docile. Je lui rends Naple.

DON CARLOS

Ayons l’aigle, et puis nous verrons Si je lui laisserai rogner les ailerons.

DON RUY GOMEZ

Qu’avec joie il verrait, ce vétéran du trône, Votre front déjà large aller à sa couronne ! Ah ! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien, Cet empereur très grand, très bon et très chrétien !

DON CARLOS

Le saint-père est adroit. — Qu’est-ce que la Sicile ? C’est une île qui pend à mon royaume, une île, Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté, Tient à peine à l’Espagne et qui traîne à côté.

DON CARLOS

— Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossue Au monde impérial au bout d’un fil cousue ? Votre empire est mal fait ; vite, venez ici, Des ciseaux ! et coupons ! — Très saint-père, merci !

DON CARLOS

Car de ces pièces-là, si j’ai bonne fortune, Je compte au saint-empire en recoudre plus d’une, Et, si quelques lambeaux m’en étaient arrachés, Rapiécer mes états d’îles et de duchés !

DON RUY GOMEZ

Consolez-vous ! il est un empire des justes Où l’on revoit les morts plus saints et plus augustes !

DON CARLOS

Ce roi François Premier, c’est un ambitieux ! Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeux À l’empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ? Ah ! la part est pourtant belle, et vaut qu’on s’y tienne !

DON CARLOS

L’empereur mon aïeul disait au roi Louis : — Si j’étais Dieu le père, et si j’avais deux fils, Je ferais l’aîné dieu, le second roi de France. — Au duc. Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance ?

DON RUY GOMEZ

C’est un victorieux.

DON CARLOS

C’est un victorieux.Il faudrait tout changer. La bulle d’or défend d’élire un étranger.

DON RUY GOMEZ

À ce compte, seigneur, vous êtes roi d’Espagne ?

DON CARLOS

Je suis bourgeois de Gand.

DON RUY GOMEZ

Je suis bourgeois de Gand.La dernière campagne A fait monter bien haut le roi François premier.

DON CARLOS

L’aigle qui va peut-être éclore à mon cimier Peut aussi déployer ses ailes.

DON RUY GOMEZ

Peut aussi déployer ses ailes.Votre altesse Sait-elle le latin ?

DON CARLOS

Sait-elle le latin ? Mal.

DON RUY GOMEZ

Sait-elle le latin ? Mal.Tant pis. La noblesse D’Allemagne aime fort qu’on lui parle latin.

DON CARLOS

Ils se contenteront d’un espagnol hautain ; Car il importe peu, croyez-en le roi Charles, Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle. — Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva, Te revienne empereur.

DON CARLOS

Le roi de France va Tout remuer. Je veux le gagner de vitesse. Je partirai sous peu.

DON RUY GOMEZ

Je partirai sous peu.Vous nous quittez, altesse, Sans purger l’Aragon de ces nouveaux bandits Qui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis ?

DON CARLOS

J’ordonne au duc d’Arcos d’exterminer la bande.

DON RUY GOMEZ

Donnez-vous aussi l’ordre au chef qui la commande De se laisser faire ?

DON CARLOS

De se laisser faire ? Eh ! quel est ce chef ? son nom ?

DON RUY GOMEZ

Je l’ignore. On le dit un rude compagnon.

DON CARLOS

Bah ! je sais que pour l’heure il se cache en Galice, Et j’en aurai raison avec quelque milice.

DON RUY GOMEZ

De faux avis alors le disaient près d’ici.

DON CARLOS

Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.

DON RUY GOMEZ

Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.Merci, Altesse ! (Il appelle ses valets.) Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute. Vous frapperez des mains trois fois.

HERNANI

Vous frapperez des mains trois fois.Demain.

DON CARLOS

Vous frapperez des mains trois fois.Demain.Demain ! (Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec Galanterie.) (Il lui donne la main et la reconduit à la porte. Elle sort.)

HERNANI

Mon bon poignard !

DON CARLOS

Mon bon poignard !Notre homme a la mine attrapée. (Il prend Hernani à part.) Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons. Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons. Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.

DON RUY GOMEZ

Qu’est-ce seigneur ?

DON CARLOS

Qu’est-ce seigneur ? Il part. C’est quelqu’un de ma suite. (Ils sortent avec les valets et les flambeaux, le duc précédant le roi une cire à la main.) ‌

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