Scène
Acte IV, scène 1
Par Victor Hugo
Dans les caveaux d’Aix-la-Chapelle, don Carlos, candidat à l’Empire, attend l’élection et la réunion des conjurés. Il se fait rappeler par don Ricardo les noms des comploteurs et leurs griefs, commente chacun avec une ironie de connaisseur, mesure l’étendue des souterrains et organise sa surprise : trois coups de canon annonceront le résultat du vote.
La scène montre un roi qui cesse d’être un séducteur nocturne pour devenir un stratège. L’enjeu de jeu est le sang-froid : tout se prépare dans un tombeau, et l’humour noir du personnage doit rester froid pour que la menace porte. Le partenaire, courtisan pressé de plaire, sert de faire-valoir et donne la mesure de la solitude qui vient.
70 répliques pour deux rôles, dont une longue série d’échanges rapides sur les noms des conjurés, plus difficiles à mémoriser que le reste car peu de logique interne les relie. Il vaut mieux les apprendre par blocs. Scène de préparation utile pour aborder le grand monologue qui la suit.
Chapitre : Acte IV
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C’est ici.
C’est ici.C’est ici que la ligue s’assemble ! Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble ! Ah ! monsieur l’électeur de Trèves, c’est ici ! Vous leur prêtez ce lieu ? Certe, il est bien choisi !
Un noir complot prospère à l’air des catacombes. Il est bon d’aiguiser les stylets sur des tombes. Pourtant, c’est jouer gros. La tête est de l’enjeu, Messieurs les assassins ! et nous verrons. — Pardieu !
Ils font bien de choisir pour une telle affaire Un sépulcre, — ils auront moins de chemin à faire. À don Ricardo. Ces caveaux sous le sol s’étendent-ils bien loin ?
Jusques au château fort.
Jusques au château fort.C’est plus qu’il n’est besoin.
D’autres, de ce côté, vont jusqu’au monastère D’Altenheim…
D’Altenheim…Où Rodolphe extermina Lothaire. Bien. — Une fois encor, comte, redites-moi Les noms et les griefs, où, comment, et pourquoi.
Gotha.
Gotha.Je sais pourquoi le brave duc conspire. Il veut un allemand d’Allemagne à l’Empire.
Hohenbourg.
Hohenbourg.Hohenbourg aimerait mieux, je croi, L’enfer avec François que le ciel avec moi.
Don Gil Tellez Giron.
Don Gil Tellez Giron.Castille et Notre-Dame ! Il se révolte donc contre son roi, l’infâme !
On dit qu’il vous trouva chez Madame Giron Un soir que vous veniez de le faire baron. Il veut venger l’honneur de sa tendre compagne.
C’est donc qu’il se révolte alors contre l’Espagne. — Qui nomme-t-on encore ?
— Qui nomme-t-on encore ?On cite avec ceux-là Le révérend Vasquez, évêque d’Avila.
Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ?
Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclame Le collier de votre ordre.
Le collier de votre ordre.Ah ! Guzman de Lara ! Si ce n’est qu’un collier qu’il lui faut, il l’aura.
Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu’on lui prête…
Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.
Juan de Haro, qui veut Astorga.
Juan de Haro, qui veut Astorga.Ces Haro Ont toujours fait doubler la solde du bourreau.
C’est tout.
C'est tout.Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte, Cela ne fait que sept, et je n’ai pas mon compte.
Ah ! je ne nomme pas quelques bandits, gagés Par Trève ou par la France…
Par Trève ou par la France…Hommes sans préjugés Dont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle, Tourne aux plus gros écus, comme l’aiguille au pôle !
Pourtant j’ai distingué deux hardis compagnons, Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.
Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.Leurs noms ? (Don Ricardo lève les épaules en signe d’ignorance.)
Leur âge ?Le plus jeune a vingt ans.
Leur âge ? Le plus jeune a vingt ans.C’est dommage.
Le vieux, soixante au moins.
Le vieux, soixante au moins.L’un n’a pas encor l’âge, Et l’autre ne l’a plus. Tant pis. J’en prendrai soin. Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin. Ah !
loin que mon épée aux factions soit douce, Je la lui prêterai si sa hache s’émousse, Comte, et pour l’élargir, je coudrai, s’il le faut, Ma pourpre impériale au drap de l’échafaud. — Mais serai-je empereur seulement ?
— Mais serai-je empereur seulement ? Le collége, À cette heure assemblé, délibère.
À cette heure assemblé, délibère.Que sais-je ? Ils nommeront François premier, ou leur Saxon, Leur Frédéric le Sage ! — Ah ! Luther a raison, Tout va mal ! — Beaux faiseurs de majestés sacrées !
N’acceptant pour raisons que les raisons dorées ! Un Saxon hérétique ! un comte palatin Imbécile ! un primat de Trèves libertin ! — Quant au roi de Bohême, il est pour moi.
— Des princes De Hesse, plus petits encor que leurs provinces ! De jeunes idiots ! des vieillards débauchés ! Des couronnes, fort bien ! mais des têtes ? cherchez ! Des nains !
que je pourrais, concile ridicule, Dans ma peau de lion emporter comme Hercule ! Et qui, démaillotés du manteau violet, Auraient la tête encor de moins que Triboulet ! — Il me manque trois voix, Ricardo !
tout me manque ! Oh ! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque, Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix, Pour trois voix, s’ils voulaient !
Vois-tu pour ces trois voix Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre, Je les donnerais ! — sauf, plus tard, à les reprendre ! Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.
— Vous vous couvrez ?
Vous vous couvrez ?Seigneur, vous m’avez tutoyé, (Saluant de nouveau.)
Me voilà grand d’Espagne.Ah ! Tu me fais pitié, Ambitieux de rien ! — Engeance intéressée ! Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée !
Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur, À tous ces affamés émiette la grandeur ! (Rêvant.) Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?
Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?Moi, j’espère Qu’ils prendront votre altesse.
Qu’ils prendront votre altesse.Altesse ! Altesse, moi ! J’ai du malheur en tout. — S’il fallait rester roi !
Bast ! empereur ou non, me voilà grand d’Espagne.
Sitôt qu’ils auront fait l’empereur d’Allemagne, Quel signal à la ville annoncera son nom ?
Si c’est le duc de Saxe, un seul coup de canon. Deux, si c’est le français. Trois, si c’est votre altesse.
Et cette doña Sol ! Tout m’irrite et me blesse ! Comte, si je suis fait empereur, par hasard, Cours la chercher. Peut-être on voudra d’un césar !
Votre altesse est bien bonne !
Votre altesse est bien bonne !Ah ! Là-dessus, silence ! Je n’ai point dit encor ce que je veux qu’on pense. — Quand saura-t-on le nom de l’élu ?
Quand saura-t-on le nom de l’élu ?Mais, je crois, Dans une heure au plus tard.
Dans une heure au plus tard.Oh ! trois voix ! rien que trois ! — Mais écrasons d’abord ce ramas qui conspire, Et nous verrons après à qui sera l’empire. (Il compte sur ses doigts et frappe du pied.)
— Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long ! Dans l’océan céleste il a vu treize étoiles Vers la mienne du nord venir à pleines voiles. J’aurai l’empire, allons !
— Mais d’autre part on dit Que l’abbé Jean Trithème à François l’a prédit. — J’aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie, Avec quelque armement aider la prophétie !
Toutes prédictions du sorcier le plus fin Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin Quand une bonne armée, avec canons et piques, Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques, Prête à montrer la route au sort qui veut broncher, Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.
Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa ? Jean Trithème ?
Celui dont une armée explique le système, Qui met un fer de lance au bout de ce qu’il dit, Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit, Dont l’estoc, refaisant la fortune imparfaite, Taille l’événement au plaisir du prophète.
— Pauvres fous ! qui, l’œil fier, le front haut, visent droit À l’empire du monde et disent : J’ai mon droit.
Ils ont force canons, rangés en longues files, Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes, Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez Qu’ils vont marcher au but sur les peuples broyés… Bast !
au grand carrefour de la fortune humaine, Qui mieux encor qu’au trône à l’abîme nous mène, À peine ils font trois pas, qu’indécis, incertains, Tâchant en vain de lire au livre des destins, Ils hésitent, peu sûrs d’eux-même, et dans le doute Au nécromant du coin vont demander leur route !
À don Ricardo. — Va-t’en. C’est l’heure où vont venir les conjurés. Ah ! la clef du tombeau ?
Ah ! la clef du tombeau ?Seigneur, vous songerez Au comte de Limbourg, gardien capitulaire, Qui me l’a confiée et fait tout pour vous plaire.
Fais tout ce que j’ai dit ! tout !
Fais tout ce que j’ai dit ! tout !J’y vais de ce pas, Altesse !
Il faut trois coups de canon, n’est-ce pas ? (Don Ricardo s’incline et sort.) Carlos, resté seul, tombe dans une profonde rêverie. Son bras se croisent, sa tête fléchit sur sa poitrine ;
puis il se relève et se tourne vers le tombeau.