Scène
Acte IV, scène 4
Par Victor Hugo
Trois coups de canon annoncent l’élection : don Carlos est empereur. Il paraît devant les conjurés stupéfaits, fait illuminer le sépulcre, les fait désarmer et confondre. Les électeurs viennent le complimenter. Puis, au lieu de la vengeance attendue, il choisit la clémence, rend à Hernani son nom et son rang, et lui accorde celle qu’il aimait, tandis que la foule acclame Charles Quint.
La scène est un renversement complet, du piège refermé au pardon général. Le comédien qui joue l’empereur doit changer de stature à vue, passer de l’ironie triomphante à une gravité neuve sans marquer la transition par un effet. Autour, les conjurés et la foule doivent accompagner ce retournement sans le commenter, sinon la clémence perd sa surprise.
70 répliques réparties entre de nombreux rôles, avec une part importante pour don Carlos et des interventions collectives. La mémorisation individuelle reste légère, mais la scène exige un placement précis et une conduite d’ensemble. Grande scène de fin d’acte, à monter en groupe.
Chapitre : Acte IV
Messieurs, allez plus loin ! L’empereur vous entend. Silence et nuit ! l’essaim en sort et s’y replonge.
Croyez-vous que ceci va passer comme un songe, Et que je vous prendrai, n’ayant plus vos flambeaux, Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux ? Vous parliez tout à l’heure assez haut, mes statues ! Allons !
relevez donc vos têtes abattues, Car voici Charles-Quint ! Frappez, faites un pas ! Voyons, oserez-vous ? — Non, vous n’oserez pas. Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes.
Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes ! Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus, Si j’en éteins beaucoup, j’en allume encor plus. Accourez, mes faucons, j’ai le nid, j’ai la proie ! Aux conjurés.
J’illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie, Regardez ! Aux soldats. Regardez ! Venez tous, car le crime est flagrant.
À la bonne heure ! Seul il me semblait trop grand. C’est bien. J’ai cru d’abord que c’était Charlemagne, Ce n’est que Charles-Quint.
Ce n’est que Charles-Quint !Connétable d’Espagne ! Au marquis d’Almuñan. Amiral de Castille, ici ! — Désarmez-les. (On entoure les conjurés et on les désarme.)
Majesté !
Majesté !Je te fais alcade du palais.
Deux électeurs, au nom de la chambre dorée, Viennent complimenter la majesté sacrée.
Qu’ils entrent. Bas à Ricardo. Qu’ils entrent.Doña Sol.
Qu’ils entrent. Doña Sol.Charles ! roi des romains, Majesté très sacrée, empereur ! dans vos mains Le monde est maintenant, car vous avez l’empire. Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire !
Frédéric, duc de Saxe, y fut d’abord élu, Mais, vous jugeant plus digne, il n’en a pas voulu. Venez donc recevoir la couronne et le globe.
Le saint empire, ô roi, vous revêt de la robe, Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand.
J’irai remercier le collège en rentrant. Allez, messieurs. Merci, mon frère de Bohême, Mon cousin de Bavière. Allez. J’irai moi-même.
Charles, du nom d’amis nos aïeux se nommaient, Mon père aimait ton père, et leurs pères s’aimaient. Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires, Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères ?
Je t’ai vu tout enfant, et ne puis oublier…
Roi de Bohême ! eh bien, vous êtes familier ! (Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu’au duc de Bavière, puis congédie les deux électeurs, qui le saluent profondément.) (Sortent les deux électeurs avec leur cortége.)
Allez !Vivat !
Allez ! Vivat !J’y suis ! et tout m’a fait passage ! Empereur ! au refus de Frédéric le Sage ! (Entre Doña Sol conduite par Ricardo.) Des soldats ! l’empereur ! Ô ciel ! coup imprévu ! Hernani !
Hernani !Doña Sol !
Hernani ! Doña Sol !Elle ne m’a point vu ! (Doña Sol court à Hernani, il la fait reculer d’un regard de défiance.)
Madame !… Madame !…J’ai toujours son poignard !
Madame !… J’ai toujours son poignard !Mon amie !
Silence, tous ! Aux conjurés. Silence tous.Votre âme est-elle raffermie ? Il convient que je donne au monde une leçon. Lara le castillan et Gotha le saxon, Vous tous ! que venait-on faire ici ? parlez.
Vous tous ! Que venait-on faire ici ? Parlez.Sire, La chose est toute simple, et l’on peut vous la dire. Nous gravions la sentence au mur de Balthazar. (Il tire un poignard et l’agite.)
Paix ! À don Ruy Gomez. Paix !Vous traître, Silva !
Paix ! Vous traître, Silva !Lequel de nous deux, sire ?
Nos têtes et l’empire ! il a ce qu’il désire. À l’empereur. Le manteau bleu des rois pouvait gêner vos pas. Le pourpre vous va mieux. Le sang n’y paraît pas.
Mon cousin de Silva, c’est une félonie À faire du blason rayer ta baronnie ! C’est haute trahison, don Ruy, songes-y bien.
Les rois Rodrigue font les comtes Julien.
Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte. Le reste… Le reste…Il est sauvé !
Le reste… Il est sauvé ! Je prétends qu’on me compte ! À don Carlos.
Puisqu’il s’agit de hache ici, que Hernani, Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni, Puisque son front n’est plus au niveau de ton glaive, Puisqu’il faut être grand pour mourir, je me lève.
Dieu qui donne le sceptre et qui te le donna M’a fait duc de Segorbe et duc de Cardona, Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomte De Gor, seigneur de lieux dont j’ignore le compte.
Je suis Jean d’Aragon, grand-maître d’Avis, né Dans l’exil, fils proscrit d’un père assassiné Par sentence du tien, roi Carlos de Castille ! Le meurtre est entre nous affaire de famille.
Vous avez l’échafaud, nous avons le poignard. Donc le ciel m’a fait duc, et l’exil montagnard. Mais puisque j’ai sans fruit aiguisé mon épée Sur les monts et dans l’eau des torrents retrempée, (Il met son chapeau.)
(Aux autres conjurés.) Couvrons-nous, grands d’Espagne ! (Tous les Espagnols se couvrent.) (À don Carlos.) Couvrons-nous, grands d’Espagne !Oui, nos têtes, ô roi, Ont le droit de tomber couvertes devant toi !
Aux prisonniers. — Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race, Place à Jean d’Aragon ! ducs et comtes, ma place ! Aux courtisans et aux gardes. Je suis Jean d’Aragon, roi, bourreaux et valets !
Et si vos échafauds sont petits, changez-les ! (Il vient se joindre au groupe des seigneurs prisonniers.) Ciel !
Ciel !En effet, j’avais oublié cette histoire.
Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire. L’affront que l’offenseur oublie en insensé, Vit, et toujours remue au cœur de l’offensé.
Donc je suis, c’est un titre à n’en point vouloir d’autres, Fils de pères qui font choir la tête des vôtres ! Sire, pardon ! pitié ! Sire, soyez clément ! Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant, Mon époux !
En lui seul je respire. Oh ! je tremble. Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble ! Majesté ! je me traîne à vos sacrés genoux ! Je l’aime ! Il est à moi comme l’empire à vous ! Oh ! grâce !
Don Carlos la regarde immobile. Oh ! grâce !Quel penser sinistre vous absorbe ?
Allons, relevez-vous, duchesse de Segorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy… À Hernani. — Tes autres noms, don Juan ?
— Tes autres noms, don Juan ?Qui parle ainsi ? le roi ?
Non, l’empereur. Non, l’empereur.Grand Dieu !
Non, l’empereur. Grand Dieu !Duc, voilà ton épouse.
Juste Dieu !
Juste Dieu !Mon cousin, ta noblesse est jalouse, Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva.
Ce n’est pas ma noblesse.
Ce n’est pas ma noblesse.Oh ! ma haine s’en va ! (Il jette son poignard.)
Éclaterai-je ? oh ! non ! Fol amour ! douleur folle ! Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole ! Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret, Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. L’on rirait. Ô mon duc !
Ô mon duc !Je n’ai plus que de l’amour dans l’âme. Ô bonheur !
Ô bonheur !Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme ! Laisse régner l’esprit, que longtemps tu troublas. Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas ! C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne.
(L’œil fixé sur sa bannière.) À la place du cœur il n’a qu’un écusson.
Ah ! vous êtes César !
Ah ! vous êtes César De ta noble maison, Don Juan, ton cœur est digne. Don Juan, ton cœur est digne.Montrant doña Sol. Don Juan, ton cœur est digne.Il est digne aussi d’elle. — À genoux, duc ! (Hernani s’agenouille.
Don Carlos détache sa toison d’or et la lui passe au cou.) (Don Carlos tire son épée et l’en frappe trois fois sur l’épaule.) Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier. (Il le relève et l’embrasse.)
Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d’une femme aimée et qui vous aime ! Ah ! tu vas être heureux ; moi, je suis empereur. Aux conjurés. Je ne sais plus vos noms, messieurs.
Haine et fureur, Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne ! C’est la leçon qu’au monde il convient que je donne.
Ce n’est pas vainement qu’à Charles premier, roi, L’empereur Charles-Quint succède, et qu’une loi Change, aux yeux de l’Europe, orpheline éplorée, L’altesse catholique en majesté sacrée. (Les conjurés tombent à genoux.)
Gloire à Carlos !
Gloire à Carlos !Moi seul je reste condamné.
Et moi !
Et moi !Mais, comme lui, je n’ai point pardonné !
Qui donc nous change tous ainsi ?
Qui donc nous change tous ainsi ?Vive Allemagne ! Honneur à Charles-Quint !
Honneur à Charles-Quint !Honneur à Charlemagne ! Laissez-nous seuls tous deux. (Tous sortent.)